Vecteurs du fascisme : un entretien avec Alberto Toscano

Réalisé par Lucie K. Mercier et Antoine Dubiau

À mesure que le terme de « fascisme » se généralise, sa signification devient de plus en plus incertaine. Celui-ci garde pourtant un potentiel critique, essentiel aux mobilisations antifascistes globales, comme celle contre le G7. Alberto Toscano travaille depuis plusieurs années sur les mutations contemporaines du fascisme, les recompositions de l’extrême droite et les liens entre autoritarisme, racisme et crise du capitalisme. Il est notamment l’auteur de Fascisme tardif (La Tempête, 2025). Dans cet entretien, il revient sur les usages actuels du concept de fascisme et sur les formes nouvelles que prennent aujourd’hui les politiques réactionnaires.

Lucie K. Mercier et Antoine Dubiau: Le fascisme est aujourd’hui dénoncé comme s’il était l’antithèse pure et monstrueuse de la démocratie libérale, ou le simple retour anachronique des régimes fascistes historiques. À l’inverse, vous soutenez qu’il faut comprendre le fascisme dans la longue durée du capitalisme : qu’est-ce que ce déplacement vers l’historicité permet de voir que le raisonnement analogique tend au contraire à masquer ? Et quel rôle les impératifs politiques du présent jouent-ils dans cette approche ?

Alberto Toscano : Je vais peut-être commencer par les motivations politiques. Ma réflexion commence au moment de la première élection de Trump, du vote sur le Brexit et de la montée de projets électoraux réactionnaires un peu partout dans le monde. À ce moment-là, le retour du langage du fascisme tendait à le présenter comme une sorte d’exception ou d’aberration par rapport à une norme libérale, capitaliste et démocratique. Quand le terme de fascisme était mobilisé, c’était souvent pour consolider ou légitimer cette conception normative du libéralisme.

Dans ce cadre-là, le principal discours consistait à renvoyer, de manière très simplifiée et déshistoricisée, aux fascismes européens de l’entre-deux-guerres. Dans les milieux universitaires ou dans l’espace public plus large, les débats portaient sur la validité (ou non) de l’analogie. Mais les termes mêmes du débat étaient déjà contraints par un présupposé : l’idée que le fascisme possédait une essence relativement stable, qu’on pouvait définir, cartographier, inventorier, et que sa forme historique singulière était celle de l’entre-deux-guerres. Dès lors, il s’agissait simplement de vérifier si un nombre suffisant de ses caractéristiques supposées étaient présentes ou non, dans une sorte de logique de checklist.

Parfois, cette checklist prenait aussi une dimension temporelle, avec l’idée qu’il existait des étapes – une sorte d’échelle – où des transformations de la liberté de la presse, des formes de répression ou de l’ordre constitutionnel seraient les signes d’un glissement vers le fascisme. Le discours sur le fascisme devenait alors un discours de prophylaxie, de prévention et d’anticipation. Mon but n’est pas de congédier ce discours entièrement, mais plutôt d’en décrire la structure.

Ma réponse à cela, nourrie par une tradition plus large de théories du fascisme et de pratiques antifascistes liées aux mouvements communistes, socialistes, anarchistes, anticoloniaux et antiracistes, c’était que ce présupposé ne tenait pas, et cela à plusieurs niveaux. Un point essentiel, c’est que dès son émergence, le fascisme a été identifié, aussi bien par des intellectuels marxistes que par des intellectuels noirs et colonisés vivant dans les métropoles impériales, comme présentant des continuités matérielles et structurelles – parfois même des identités – avec l’impérialisme libéral.1

Un point essentiel, c’est que dès son émergence, le fascisme a été identifié, aussi bien par des intellectuels marxistes que par des intellectuels noirs et colonisés vivant dans les métropoles impériales, comme présentant des continuités matérielles et structurelles – parfois même des identités – avec l’impérialisme libéral.

Un moment décisif dans cette théorisation noire et anticoloniale du fascisme, c’est l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie. Cet événement a conduit un certain nombre de penseurs et de militants à rompre avec la ligne de la Troisième Internationale et du Front populaire, qui tenait à maintenir une distinction entre impérialisme fasciste et impérialisme libéral ou démocratique. Des figures comme C. L. R. James ou George Padmore incarnent cette rupture décisive, non seulement sur le plan théorique, mais aussi du point de vue des pratiques militantes. Elle allait de pair avec une critique de la confiance accordée à des institutions comme la Société des Nations, perçues comme complices de l’impérialisme libéral. À la place, ils défendaient ce qu’ils appelaient des « sanctions ouvrières », c’est-à-dire des formes directes de solidarité ouvrière qui contournaient les institutions internationales et le droit international, qu’ils jugeaient trop pris dans des rapports de domination impériale.

Tout ça permet de voir le fascisme comme un produit mouvant de l’impérialisme et du colonialisme, plutôt que comme quelque chose qu’on pourrait isoler historiquement et géographiquement – par exemple à l’Italie entre 1922 et 1943, ou à l’Allemagne entre 1933 et 1945. Si on pense, aujourd’hui, aux grèves des dockers italiens contre le génocide israélien à Gaza, on peut voir des continuités – jusque dans certaines organisations ou certain·es militant·es impliqué·es – qui relient les années 1930 aux mobilisations contre la dictature chilienne dans les années 1970, puis au mouvement anti-apartheid, jusqu’au présent.

Un autre élément important pour rompre avec le sens commun libéral sur le fascisme, c’est de remettre en question la manière dont les fascismes européens historiques eux-mêmes sont compris. Dans le cas du fascisme italien, son rapport au libéralisme – en particulier au libéralisme économique – et plus largement au capitalisme rend difficile l’idée qu’il aurait constitué une exception ou une aberration. Il a été soutenu par des figures comme Winston Churchill, mais aussi par des économistes et des penseurs libéraux, surtout dans sa phase initiale. L’image du fascisme comme État entièrement dirigiste et planificateur, contrôlant tous les aspects de l’économie et de la société, correspond certes à quelque chose dans les années 1930, mais elle ne définit pas le fascisme comme projet politique. Dans les années 1920, le fascisme italien émerge explicitement comme une forme de violence ultra-nationaliste, para-étatique puis étatique, destinée à défendre les rapports de propriété et d’exploitation. Il ne commence pas comme un système totalitaire ou comme une économie planifiée.

Un autre problème de plusieurs de ces définitions, c’est que le fascisme y est implicitement pensé à partir du nazisme plutôt qu’à partir du fascisme italien. C’est problématique, d’un point de vue tant historique qu’analytique, parce que le rapport entre fascisme et nazisme a toujours été contesté. Si l’on veut utiliser des analogies – et, jusqu’à un certain point, elles sont inévitables – il serait peut-être plus utile de penser le présent à partir du fascisme italien des années 1920, y compris dans ses dimensions coloniales et raciales, plutôt que de comparer les phénomènes contemporains au nazisme, ce qui conduit souvent à des conclusions trompeuses.


D’une certaine manière, ce que vous visez, ce ne sont pas seulement les conceptions libérales du fascisme, mais aussi le concept même de totalitarisme et ses effets. Pourtant, dans votre livre, vous ne vous confrontez pas explicitement à vos adversaires théoriques ; vous construisez plutôt un paysage de références extrêmement riche.

J’ai essayé de faire un livre moins académique, au sens d’une polémique intra-théorique, ce qui est pourtant plutôt ma tendance habituelle. En ce sens, c’était aussi un exercice d’autodiscipline. Mais la question du totalitarisme reste malgré tout importante. D’une certaine manière, j’avais déjà passé suffisamment de temps, dans d’autres contextes et pour d’autres raisons – notamment autour de l’histoire intellectuelle et politique française des années 1970 – à réfléchir de manière critique aux effets produits par cette catégorie, en particulier telle qu’elle s’est développée à cette période.

Les années 1970 sont un moment clé de ce point de vue. Le terme de « totalitarisme » avait déjà connu plusieurs usages auparavant – parfois chez les fascistes eux-mêmes, parfois chez des penseurs marxistes, y compris occasionnellement chez des figures comme Trotski ou C. L. R. James. Il existe aussi des conceptualisations antérieures à la Guerre froide. Mais c’est pendant la Guerre froide que le concept se réifie, se durcit et devient un instrument idéologique, atteignant une sorte de point culminant dans le discours des nouveaux philosophes dans les années 1970.

Et ce moment aurait tout à fait pu entrer directement dans la trajectoire du livre. Les années 1970 sont aussi importantes parce qu’elles constituent à la fois le dernier grand moment de débat théorique riche, au sein du marxisme, sur le fascisme – on peut penser notamment à Nicos Poulantzas et à toutes les discussions suscitées par son travail – et une période où l’applicabilité du fascisme au présent était débattue dans des contextes très différents. Cela concernait aussi bien les dictatures latino-américaines que les régimes autoritaires arabes ou le sionisme, mais aussi des analyses produites ailleurs – par exemple chez Ghassan Kanafani à la fin des années 1960 et au début des années 1970, ou encore dans les débats de la Nouvelle gauche japonaise sur leur propre situation historique et contemporaine.

C’est aussi à ce moment-là que la catégorie de totalitarisme fonctionne comme une sorte de « médiateur évanescent » [vanishing mediator] pour un certain nombre d’intellectuels de gauche ou d’ultra-gauche, en ouvrant des trajectoires vers ce qu’on appellera plus tard le néoconservatisme. Et, en ce sens, cela répète un schéma plus ancien, déjà visible chez des intellectuels antistaliniens des années 1940 et 1950 qui deviendront ensuite la première génération néoconservatrice. Dans certains cas, ce sont même les mêmes personnes. Par exemple, en 1972, Les Temps modernes publient un numéro spécial sur les nouveaux fascismes, avec notamment un texte important d’André Glucksmann. Peu après, il deviendra un « nouveau philosophe » puis un soutien de différents projets impériaux, néocoloniaux et franchement de droite. Mais à ce moment-là, comme membre de la Gauche prolétarienne proche de Jean-Paul Sartre, il développait encore une analyse du nouveau fascisme qui reste intéressante. En particulier, il soutenait que si des tendances fascistes existaient dans l’État français, elles devaient être pensées comme endogènes à l’État lui-même, plutôt que comme quelque chose venant, comme dans les années 1920, de mouvements de rue, d’organisations paramilitaires ou de forces extraparlementaires. Il utilise cette formule : « le poisson pourrit par la tête », pour dire que ces tendances prenaient naissance dans l’appareil d’État lui-même – au sein d’institutions comme le ministère de l’Intérieur, la police ou l’armée – avant de diffuser dans le reste de la société.

Et cette perspective entre en résonance avec des analyses plus récentes, par exemple celles d’Ilya Budraitskis sur le rapport entre le poutinisme et le fascisme, où les mouvements fascistes apparaissent comme secondaires par rapport à des dynamiques autoritaires qui prennent naissance à l’intérieur même de l’État. On pourrait dire quelque chose de semblable à propos de la politique américaine contemporaine : même s’il existe des liens avec des milices ou des mouvements d’extrême droite, l’impulsion principale et la dynamique viennent souvent de l’appareil d’État lui-même.

On trouvait déjà une ligne d’analyse comparable dans l’Amérique latine des années 1970, où des théoriciens marxistes et les théoriciens de la dépendance cherchaient à comprendre les régimes autoritaires. L’un des points centraux de disanalogie avec le fascisme de l’entre-deux-guerres était précisément que les méthodes, les pratiques et les idéologies fascistes ne venaient pas de l’extérieur de l’État avant d’être capturées par lui, mais étaient produites à partir de l’intérieur même de l’État, en particulier à l’intérieur de son appareil répressif, surtout la police.

Et ces questions d’absence d’analogie étaient au cœur de beaucoup de débats dans les années 1970. C’est aussi pour cela que, malgré le fait qu’ils soient aujourd’hui souvent négligés, ces débats constituent à mes yeux un point de départ bien plus productif que l’approche comparative contemporaine fondée sur des checklists et des analogies, qui tourne généralement autour d’une image fixe et iconique du nazisme. Ce cadre finit souvent par réduire toute la question à savoir si les développements actuels ressemblent ou non à une forme singulière de mal historique, ou bien si le concept même de fascisme doit être abandonné.

Le monde intellectuel dans lequel nous avons été formés tendait à traiter le fascisme et le racisme comme des réalités presque interchangeables. Dans votre généalogie du fascisme, vous déconstruisez ce cadre en vous appuyant sur la tradition radicale noire – depuis les analyses du colonialisme chez des figures comme George Padmore, Aimé Césaire ou Walter Rodney, jusqu’aux critiques de l’État carcéral développées à la fin des années 1960 et au début des années 1970 par George Jackson et Angela Davis, et plus récemment dans le travail de Ruth Wilson Gilmore. Au-delà de l’élargissement du sens historique ou géographique du fascisme, vous cherchez aussi à nous défamiliariser avec l’idée selon laquelle des ordres politiques comme le libéralisme, la démocratie libérale ou le néolibéralisme formeraient des ensembles cohérents, dans la mesure où ils sont vécus de manière très différente selon les populations concernées. En quoi les travaux de Ruth Wilson Gilmore ont-ils été, sur ces questions, en avance sur leur temps – notamment par rapport à ce qui se passait au même moment dans la gauche intellectuelle européenne ? Et qu’est-ce qui, dans sa trajectoire et sa manière de voir, la rend si centrale pour penser les processus de fascisation ?

Au niveau méthodologique et conceptuel, je trouve son analyse – et aussi son travail avec Craig Gilmore, notamment autour de ce qu’elle appelle l’« État anti-État » [anti-state state] – extrêmement utile pour aborder l’une des questions les plus difficiles dans ces débats : le rapport entre ce qu’on appelle le néolibéralisme et les processus de fascisation.2

Il faut revenir à ses travaux des années 1990. Par exemple, dans le texte qu’elle écrit après l’acquittement des policiers du LAPD qui avaient brutalisé Rodney King, l’événement qui déclenche le soulèvement de Los Angeles en 1992, elle identifie déjà des dynamiques très importantes, et qui restent absolument centrales aujourd’hui. Elle attire notamment l’attention sur la manière dont les pratiques et l’idéologie de l’impérialisme, toujours traversées par des dimensions raciales, sont intériorisées et articulées aux luttes politiques et de classe à l’intérieur même du pays. Sa lecture du début des années 1990 comme une sorte de préhistoire de notre présent est vraiment importante. Elle montre l’intensification d’un ressentiment nationaliste blanc, lui-même enraciné dans des inégalités sociales énormes et dans le démantèlement des structures de welfare, y compris pour des populations considérées comme blanches. Et je pense qu’à partir de là, on peut tracer des continuités jusqu’à des phénomènes comme l’épidémie des opioïdes, ou jusqu’à ce qu’elle appelle des formes de « mort prématurée » liées au racisme. C’est aussi le moment de la fin de la Guerre froide et de la première guerre du Golfe. Donc un moment où l’hégémonie américaine devient profondément incertaine. Et cette incertitude se traduit à la fois dans un registre affectif, mais aussi dans des transformations matérielles des classes et des formes politiques.

Une leçon fondamentale, c’est que toute critique antifasciste sérieuse doit adopter une sorte de vue en parallaxe. Bien sûr, la mobilisation explicite d’idéologies et d’affects d’extrême droite est considérable. Mais elle doit être analysée en relation avec les transformations de l’économie politique de l’État et avec ses formes de violence différentielle. Et ces formes persistent souvent d’un régime politique à l’autre, indépendamment des positions idéologiques affichées par ceux qui gouvernent. La distinction que fait Gilmore entre l’État et le gouvernement est particulièrement importante ici. Elle permet de penser la continuité d’un État racial capitaliste au-delà des changements de direction politique. On le voit très bien si l’on prend des exemples aux États-Unis comme en Europe : les opérations de Frontex, ou la manière dont des projets explicitement réactionnaires, voire fascisants, s’appuient sur des capacités étatiques qui ont souvent été développées par des gouvernements libéraux ou sociaux-démocrates.

Une leçon fondamentale, c’est que toute critique antifasciste sérieuse doit adopter une sorte de vue en parallaxe. Bien sûr, la mobilisation explicite d’idéologies et d’affects d’extrême droite est considérable. Mais elle doit être analysée en relation avec les transformations de l’économie politique de l’État et avec ses formes de violence différentielle. Et ces formes persistent souvent d’un régime politique à l’autre, indépendamment des positions idéologiques affichées par ceux qui gouvernent.

Ce sont des moments très révélateurs. Par exemple, lorsque des responsables centristes affirment : « mais nous, nous avons expulsé davantage de personnes, et nous l’avons fait ‘humainement’ », on voit comment la gouvernance libérale peut se présenter comme plus efficace dans l’accomplissement des fonctions de l’État racial, tandis que les politiques fascisantes cherchent plutôt à mettre en avant, à intensifier, le spectacle même de la violence. En ce sens, le discours libéral présente ces pratiques comme des nécessités malheureuses, tandis que le discours fascisant les affirme ouvertement comme le but même de la politique. Et cela crée une tension : la critique libérale de l’extrême droite consiste souvent à dire qu’elle est inefficace dans l’exercice de fonctions que le libéralisme, lui, accomplit plus efficacement. La réponse de l’extrême droite, au fond, c’est de dire : nous ne faisons que rendre explicite ce que vous faisiez déjà.

Pour analyser cela correctement, il faut distinguer plusieurs dimensions relativement autonomes. On peut très bien avoir des États qui exercent des formes extrêmes de violence de classe, de violence racialisée et de violence genrée sans disposer d’une idéologie qui affirme explicitement cette violence. Mais dans des moments de crise hégémonique, à la fois interne et externe, l’option de la domination et de la coercition explicites peut devenir plus attractive. C’est là qu’on peut mobiliser l’idée de « domination sans hégémonie », associée à Ranajit Guha et Giovanni Arrighi.3 Dans ces moments-là, les idéologies explicites de la domination – ce qu’on pourrait appeler le fascisme « pour soi », ou un fascisme conscient de lui-même – acquièrent un certain avantage. Et cette dynamique doit être située dans une séquence plus large : depuis la fin de la Guerre froide, en passant par les crises autour de la mondialisation, la crise financière de 2007-2008, puis les réformes manquées, les soulèvements et les révolutions avortées des années 2010. Tout cela a produit une crise à plusieurs niveaux, à la fois des ordres nationaux et internationaux, dans laquelle les positions libérales centristes ou néolibérales deviennent de plus en plus intenables, matériellement comme idéologiquement.

Cela se voit non seulement à l’échelle intérieure, mais aussi au niveau international – par exemple dans le contraste entre la rhétorique libérale de l’« ordre fondé sur des règles » et les formes de domination beaucoup plus ouvertement transactionnelles, instrumentales, qui se sont imposées ces dernières années. Un trait frappant du présent, c’est aussi la diminution du rôle de la persuasion. Le reaganisme était très à droite. Mais les politiques répressives, les politiques de law and order essayaient encore de persuader les gens, plus ou moins, dans les lieux mêmes où elles s’appliquaient. Les développements plus récents, comme tout ce qui se passe autour d’ICE aujourd’hui, se passent souvent entièrement de ça : des opérations de type militaire occupent et brutalisent de grands centres urbains sans même chercher à convaincre les personnes concernées que c’est dans leur intérêt. Cela indique un déplacement hors d’une politique de l’hégémonie, vers une forme beaucoup plus directe de domination.


Une question sur l’impérialisme. Vous venez justement d’évoquer les différentes échelles du fascisme et l’articulation entre plusieurs niveaux – international, national et infranational. N’est-ce pas là ce qui manque dans certaines théories marxistes simplifiées du fascisme : elles pensent la crise du capitalisme sans vraiment la situer dans un cadre territorial, ni prendre en compte la pluralité des échelles impliquées ?

L’un des aspects frappants du présent, c’est que, même s’il y a un retour très explicite à des visions et à des pratiques impériales du XIXe siècle – comme au Venezuela, au Panama ou au Groenland – cette dimension redistributive est largement absente. Cela contraste avec ce que les marxistes – Lénine notamment – appelaient le « social-impérialisme », selon lequel une partie des classes ouvrières des États impériaux pouvait être intégrée aux projets impériaux, soit à travers des gains matériels, soit à travers la promesse idéologique de ces gains. Même dans le contexte des économies extractivistes contemporaines, sur les terres rares par exemple, la vision dominante est une vision de conquête, de pillage et de contrôle. Il y a très peu d’efforts pour présenter ces projets comme susceptibles de produire des gains redistribuables pour la population plus large des États impériaux. Et cela apparaît dans des déclarations anecdotiques mais révélatrices : par exemple lorsque Donald Trump explique que la hausse des prix du pétrole permettra de gagner « beaucoup d’argent », où le « nous » renvoie en réalité aux compagnies pétrolières plutôt qu’à son électorat.

À l’inverse, les formes plus anciennes d’impérialisme impliquaient souvent un lien beaucoup plus explicite entre expansion impériale et intégration intérieure. Historiquement, l’impérialisme fasciste se présentait souvent comme un projet de développement et d’amélioration pour la population nationale elle-même. Cela incluait, par exemple, l’idée que les travailleurs allemands pourraient devenir des colons en Europe de l’Est après l’expansion génocidaire, ou encore la vision du colonialisme de peuplement italien en Afrique du Nord. Ces projets mobilisaient l’image du « travailleur colon national ». On peut aussi penser au soutien dont a bénéficié la guerre du Vietnam, assez tardivement encore, dans certains secteurs du mouvement ouvrier organisé aux États-Unis, qui avaient été intégrés au projet impérial de la Guerre froide. Or cette image est largement absente de l’impérialisme américain contemporain. Et je pense que cela aide aussi à comprendre pourquoi ces guerres sont relativement impopulaires, et pourquoi il y a si peu d’efforts pour produire un consentement massif autour d’elles.

Cette absence est à la fois déroutante et politiquement significative. À mesure que les projets impériaux deviennent plus ouvertement orientés vers la domination et l’extraction, sans aucune dimension redistributive, on commence aussi à apercevoir certaines limites possibles à leur durabilité.

Vous expliquez que les mouvements fascistes du début du XXe siècle se présentaient comme des « contre-révolutions préventives ». Mais les menaces civilisationnelles et sociales contre lesquelles le fascisme contemporain prétend nous protéger sont souvent largement fantasmatiques. C’est particulièrement visible dans la censure autour de la « théorie du genre » ou de la Critical Race Theory, qui sont traitées non pas comme des théories, mais comme des forces politiques actives. La montée de Daech a peut-être constitué un tournant ici, à la fois parce qu’elle a légitimé une islamophobie à grande échelle et parce qu’elle a donné une réalité apparente à la menace civilisationnelle. L’expression française « islamo-gauchisme » est assez révélatrice de ce point de vue : elle transforme une frange très minoritaire de la gauche intellectuelle en ennemi dangereux, en menace active. Quel rôle jouent les réactions antiféministes, homophobes, transphobes et racistes dans le fascisme tardif ? Et en quoi ce rôle diffère-t-il, ou non, du rôle structurant de l’anticommunisme dans le fascisme historique ?

Je pense que c’est une question absolument centrale pour anatomiser et diagnostiquer l’extrême droite contemporaine. Et il est utile de l’aborder à travers ce prisme des continuités et des discontinuités.

À un niveau structurel, on pourrait dire qu’une contre-révolution préventive, contre-violence préventive, ou autodéfense anticipatrice, est indispensable à toute forme de politique fasciste ou fascisante. C’est une partie de ce qui donne au fascisme sa potentialité, ou sa propension, à des politiques exterminatrices ou génocidaires. Cela part de la position d’une victime passée ou future : le sujet se projette dans un avenir où il sera victime.

À un niveau historique, on peut aussi identifier de fortes continuités. Le mythe mobilisateur et raciste du grand remplacement est ancien : il précède le fascisme historique, mais il en fait partie intégrante. Dans le livre, je rappelle que Benito Mussolini et Oswald Spengler écrivent tous deux des préfaces à un ouvrage sur la dénatalité, écrit par un démographe allemand qui rédigera ensuite un rapport sur l’extermination des Juifs, rapport qui sera utilisé comme pièce à conviction à Nuremberg. Dans ces textes, Mussolini développe une fantaisie phobique et prophétique autour de ce que le raciste américain Lothrop Stoddard appelait « la marée montante de la couleur », tandis que Spengler parle d’une « révolution mondiale des peuples de couleur ». L’idée est que la position des conquérants et des dominants a une date d’expiration, qu’une césure historique est en train d’approcher. Et c’est aussi pourquoi, comme le remarque Matthieu Renault à propos de Spengler, des intellectuel·les noir·es et anticoloniaux pouvaient trouver intéressant de le lire : vu de l’autre côté, il apportait une bonne nouvelle. L’Occident était bel et bien en déclin, et sa suprématie n’allait pas durer éternellement.

Il y a donc une forte continuité dans la réaction à la décolonisation, au sens le plus large. Cette réaction est l’un des moteurs essentiels du processus. Elle s’articule ensuite, surtout en Europe à partir des années 1970, et aux États-Unis bien avant cela, à la figure du migrant comme menace politique, religieuse, idéologique, mais aussi comme menace sur le marché du travail. On pourrait aussi mentionner les Chinese Exclusion Acts au XIXe siècle, qui ont été absolument décisifs dans la formation d’une suprématie blanche organisée autour du travail et de la menace supposée peser sur le travail. Mais il y a aussi des éléments discontinus, même s’ils sont articulés de manière précaire à ces éléments plus anciens. C’est particulièrement le cas de l’antiféminisme et de la transphobie dans les mouvements contemporains d’extrême droite.

La difficulté, c’est que si on les critique simplement comme des fantasmes mobilisateurs paranoïaques destinés à consolider une politique identitaire réactionnaire, on manque quelque chose d’important. Du point de vue d’une politique d’émancipation, il faut aussi prendre au sérieux le fait que les transformations du genre, de la sexualité et de la reproduction sociale sont des transformations historiques matériellement et subjectivement importantes. C’est là que les choses deviennent délicates : les deux choses sont vraies. Ces réactions sont préventives et paranoïaques, et cette paranoïa sert à justifier la violence et la concentration de l’autorité répressive dans l’État, ou chez certains agents de l’État. Mais en même temps, il faut se demander pourquoi des processus qui peuvent nous sembler inoffensifs, cooptés, compromis, ou simplement réformistes, sont perçus comme des menaces éthiques pour un ordre donné et pour un certain imaginaire de l’ordre.

Bien sûr, une grande partie de tout cela est cynique. Dans le cas de Trump, par exemple, il est difficile de croire qu’il ait personnellement peur des personnes trans. Mais il est parfaitement disposé à victimiser n’importe qui si cela sert le projet. En même temps, ses bases sociales peuvent être mobilisées et soudées autour de ces phobies. Cela correspond à ce qu’Adorno et ses collaborateurs, dans les Études sur la personnalité autoritaire, appelaient la « pensée par tickets » : l’idée que l’on vote en choisissant un ticket tout-en-un. Être contre les femmes trans dans le sport et être contre les énergies renouvelables vont désormais ensemble, même s’il n’y a pas de matrice idéologique ou logique évidente qui imposerait de lier ces questions.

À un certain niveau, donc, il y a une nécessité structurelle d’identifier et de grossir certaines formes d’inimitié et de menace : sans cela, le projet ne fonctionne pas. Si l’on ne produit pas une structure affective phobique – l’idée que le pays est en train de vous être volé, que les institutions sont occupées par des forces néfastes, qu’un « marxisme culturel » est à l’œuvre – alors la concentration des pouvoirs exécutifs et répressifs devient beaucoup plus difficile à légitimer. Par moments, cela prend des formes ouvertement exorbitantes : les femmes trans dans le sport, ou dans un registre plus classique, la présentation de formes très marginales d’antifascisme armé aux États-Unis comme s’il s’agissait d’une super-organisation de type Daech, plus efficace que n’importe quel groupe terroriste ayant jamais existé.

Mais il faut aussi penser la plus longue durée de la contre-révolution. Il y a, chez certaines figures – pas nécessairement Trump, mais des figures comme Russell Vought ou les conservateurs sociaux chrétiens – l’idée d’un long processus de reconquête après une longue série de victoires des forces progressistes, socialistes ou antisociales. Et ce serait à la fois empiriquement faux et stratégiquement myope de ne pas identifier le noyau de vérité qu’il y a là-dedans. Dans certaines juridictions, les enfants apprennent aujourd’hui des choses qu’ils n’apprenaient pas il y a cinquante ans : que l’orientation sexuelle est libre et égalitaire, que le colonialisme est un mal historique, etc. Peut-être que je pense à cela parce que ma fille a neuf ans et qu’elle est dans une école publique ici, au Canada, mais ces transformations sont réelles, même si elles restent partielles, limitées, ou détachées d’une critique complète du capitalisme. Il faut aussi rappeler que des dizaines de millions de personnes sont descendues dans la rue pendant la révolte antiraciste de masse de 2020 aux États-Unis. Ce n’était pas un moment révolutionnaire – mais Angela Davis disait aussi des Black Panthers que leur moment n’était pas révolutionnaire lorsqu’elle écrivait sur la contre-révolution préventive.

Ces mouvements réactionnaires sont donc aussi des réponses à un sentiment de précarité et de faiblesse chez des gens qui ont le sentiment de conserver des privilèges résiduels, mais aussi chez ceux qui sont dominants sur le plan social et de classe. C’est ce qui aide à comprendre l’alliance entre des projets nationalistes revanchards et des secteurs importants de ce qu’on appelle la Big Tech, c’est-à-dire aussi des secteurs du capitalisme militaire et de surveillance. Ces formes de capitalisme de plus en plus centralisées, despotiques et intensément anti-ouvrières se sentent elles aussi précaires. Elles trouvent dans la contre-révolution préventive – ou au moins dans une contre-réforme préventive – quelque chose d’attractif, parce qu’elle écarte la possibilité de limitation, d’expropriation, de taxation et de régulation.

De même que l’immense violence de l’État impérial américain peut être comprise à la fois comme une fonction et comme un symptôme de son déclin, l’extraordinaire concentration du capital et du pouvoir répressif est elle aussi hantée par son propre sentiment de précarité. C’est pour cela que quelqu’un comme Elon Musk existe presque au niveau du symptôme pur : la combinaison de l’anti-trans, du grand remplacement, de l’obsession pour les fermiers afrikaners blancs, et du sentiment que son pouvoir politico-économique n’est pas assuré. Des individus qui possèdent des niveaux de pouvoir monétaire et social historiquement inconcevables peuvent malgré tout avoir le sentiment qu’ils pourraient tout perdre demain. L’ascension d’une entreprise comme Palantir, comme corporation d’intelligence artificielle idéologiquement très à droite et hyper-nationaliste, est aussi liée à une animosité extrême contre les travailleurs, y compris contre les travailleurs de la tech engagés dans des campagnes comme « No Tech for ICE » ou « No Tech for Apartheid ». Une partie de la dynamique réactionnaire et contre-révolutionnaire vient de ces expériences. Il est donc important de revenir aux causes de cette paranoïa, plutôt que de la traiter comme une paranoïa sans cause. En réalité, si elle n’avait pas de cause, ce serait bien pire. Elle a une cause : il y a eu des menaces politiques et sociales réelles, même embryonnaires ou partielles, contre ces formes de domination. Il faut prendre ça au sérieux : un point de départ pour une gauche antifasciste serait peut-être de se demander ce que cela voudrait dire d’incarner cette chose qu’ils craignent, de donner réalité à leurs paranoïas d’expropriation, de « justice sociale » ou du « pouvoir » des travailleuses et travailleurs.

Entretien réalisé le 22 avril 2026. Alberto Toscano est philosophe. Il a enseigné la théorie sociale et la théorie critique à la Goldsmiths University de Londres.


  1. Alberto Toscano, Fascisme tardif, Bordeaux, La Tempête, 2025. En particulier, le chapitre intitulé « Fascisme racial », pp. 57–89. ↩︎
  2. Alberto Toscano a également co-édité, avec Brenna Bhandar, un recueil d’articles de Ruth Wilson Gilmore intitulé Abolition Geography. Essays towards Liberation, Londres & New York, Verso, 2022. ↩︎
  3. Voir Ranajit Guha, Dominance without Hegemony. History and Power in Colonial India, Harvard University Press, 1997 ; et Giovanni Arrighi, « Hegemony Unravelling », New Left Review 32/33, 2005. ↩︎