Avec Magnus Meister, nous abordons la crise actuelle du capitalisme afin de comprendre les effets politiques de cette stagnation. Son analyse présente les causes matérielles de l’augmentation des dépenses militaires, tentative déployée par l’État pour soutenir la profitabilité des entreprises. C’est pour répondre aux problèmes causés par la surproduction, notamment dans l’industrie des machines, que ces branches se tournent aujourd’hui vers l’armement, avec comme conséquences l’augmentation massive des budgets de l’armée et la libéralisation des exportations d’armes.
Le Silure : Nous assistons aujourd’hui à une pression militariste grandissante et à une multiplication des guerres. Avant de discuter de la forme que cela prend en Suisse, est-ce que tu peux nous donner des éléments pour comprendre ce processus global ?
Magnus Meister: Il est important d’ancrer les récentes évolutions du militarisme en Suisse dans la dégringolade générale du capitalisme. Depuis la crise de 2008, il y a une stagnation relative du commerce mondial. En même temps, les forces productives se sont développées de manière inégale. Alors que les investissements d’équipements
dans les pays capitalistes « occidentaux » ont faibli, ils ont massivement augmenté ailleurs, en Chine notamment. Cela débouche sur une compétition croissante entre différentes puissances économiques impérialistes, sur fond d’une surproduction structurelle. La notion de surproduction est centrale pour comprendre le renfort que constitue le militarisme dans ce contexte. Des factions importantes du capital voient dans le réarmement une perspective de réponse à cette crise. En même temps, la crise intensifie la compétition et alimente une conflictualité croissante entre États. Ces dynamiques peuvent alors converger vers des situations de guerre.
Peux-tu nous expliquer ce qu’est la surproduction ?
La surproduction est une tendance structurelle du capitalisme. C’est une situation où les marchandises produites ne peuvent pas être vendues de manière profitable. Les entreprises capitalistes produisent pour réaliser des profits sur le marché, et non pour la satisfaction de besoins. Pour réaliser ces profits, les capitalistes doivent extraire de la plus-value des salariés par la production de marchandises. Ils paient un salaire inférieur à valeur produite par le travail, ce qui permet de générer une plus-value. Mais ensuite, pour que cette plus-value se transforme en profit, les marchandises doivent faire ce que Marx appelle leur salto mortale : elles doivent trouver un acheteur. La contradiction entre la tendance du capital à produire sans limites et la nécessité de réaliser le produit sur un marché limité engendre périodiquement ce que l’on appelle des « crises de surproduction ».
Aujourd’hui, la surproduction se reflète dans des capacités productives inutilisées, ou encore dans une érosion des prix. Elle s’observe dans une série de branches importantes : l’aluminium, les produits chimiques et les matériaux de construction, les panneaux de photovoltaïques, les voitures, ou même les montres suisses. L’acier est la branche où la surproduction est parmi les plus importantes. Globalement, environ 30% des capacités de production d’acier sont inutilisées, dépassant la demande d’environ 600 millions tonnes. À titre de comparaison : l’industrie d’acier suisse ne produit pas plus d’un million de tonnes annuellement. Ce sont des volumes inimaginables.
La surproduction intensifie la lutte pour la répartition des marchés et elle accentue la concurrence. Les puissances occidentales pointent du doigt la Chine comme responsable de la surproduction à l’échelle mondiale. Mais dans le capitalisme, ce n’est pas une économie nationale, un capital particulier qui est responsable de la surproduction. Elle résulte du mode de production lui-même et de son fonctionnement mondialisé. Tous les capitaux participent, y compris les entreprises européennes, états-uniennes, et même suisses. Du point de vue des entreprises, la surproduction est toujours la faute de l’autre. Si seulement l’autre capitaliste n’existait pas, le problème de la surproduction serait résolu. Cette compétition entre capitaux tend à se prolonger au niveau des États.
Est-ce que cette compétition croissante implique un retour de l’État ? Comment l’État soutient-il les capitalistes dans la phase actuelle ?
De manière générale, les États capitalistes défendent les intérêts de leur capital national. Depuis 2020, le rôle de l’État a effectivement été renforcé, notamment à travers une multiplication d’interventions dites de politique industrielle. Les formes que prennent ces interventions sont variables : subsides aux entreprises, politiques commerciales, contrôles de capitaux, etc. Ce sont des outils qui tentent de façonner la production et l’accès aux marchés en favorisant notamment les positions concurrentielles d’entreprises nationales, et, par extension, l’État-nation dans la compétition mondiale. Peu importe les mesures prises, les politiques industrielles actuelles visent à influencer la production et la captation de la valeur. Elles doivent assurer la localisation géographique et la répartition sectorielle de la plus-value entre secteurs et répondent à des réflexions stratégiques. Elles contiennent donc des éléments de management économique, tout en permettant aux entreprises concernées de réaliser au mieux leur objectif principal : le profit.
Au départ, ces politiques étaient justifiées par une nécessité d’assurer la sécurité d’approvisionnement économique, et ensuite même par l’ambition de transition écologique. Plus récemment, ces interventions ont lieu au nom de la sécurité nationale et des tensions géopolitiques. Cela montre premièrement que les politiques industrielles des États répondent à des arbitrages entre différentes factions du capital. Et ce qui est plus important pour notre sujet, c’est la compétition économique entre capitaux qui tend à se prolonger au niveau des États et des blocs impérialistes. Cela contribue à renforcer substantiellement le militarisme. Les industries de l’armement figurent parmi les secteurs qui bénéficient de ces mesures étatiques grâce aux vastes programmes d’armement, qui ont battu tous les records en 2025.
La question de la guerre et du réarmement s’est réimposée dans les économies nationales européennes depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, puis depuis l’offensive israélienne à Gaza en 2023, et maintenant avec les bombardements de l’Iran. Quel rôle joue la guerre dans l’économie nationale ?
La guerre impacte l’économie, mais aussi l’inverse. Si la surproduction et la compétition acharnée qui en découle ne sont pas forcément la cause immédiate des guerres et conflits, elles en constituent actuellement sa base matérielle. Ce n’est donc pas étonnant que les conflits armés se multiplient et aient tendance à être de grande ampleur. Ces conflits provoquent des profondes perturbations économiques, comme la guerre contre l’Iran le montre. Des chaines d’approvisionnement internationales sont interrompues, avec des conséquences majeures sur diverses secteurs, de la production alimentaire aux semi-conducteurs, sans parler de l’approvisionnement énergétique. Il en résultera une crise économique avec de l’inflation et un impact durable sur les conditions d’accumulation.
Mais les guerres peuvent également fournir de puissantes impulsions aux entreprises industrielles en crise. L’exemple de l’Allemagne est parlant. Il y a non seulement une crise économique de son industrie phare, l’automobile, mais aussi une pression militariste grandissante et un programme de réarmement phénoménal. D’un côté, des entreprises civiles cherchent à se réorienter vers l’armement, comme le fait Volkswagen par exemple. Et pour l’industrie de l’armement, les emplois industriels civils détruits constituent des « réserves stratégiques ». En 2025, le groupe d’armement Rheinmetall annonce avoir reçu 250 000 candidatures spontanées. Sur cette même période, plus de 120 000 emplois industriels ont été détruits en Allemagne. Les salariés concernés par la crise et le chômage essayent de trouver des réponses individuelles en cherchant des emplois dans l’armement.
Ces programmes de réarmement apparaissent pour certaines factions du capital comme une issue à la crise. Ces « solutions » sont hautement dangereuses, une partie du patronat industriel prépare des guerres. Le PDG de Rheinmetall insiste sur le fait que si l’Allemagne ne participe pas à un conflit armé, des surcapacités pourraient apparaître dans l’industrie de l’armement. Qui fabrique des armes prépare la guerre, et la logique même du réarmement y conduit.
Venons-en à la situation en Suisse. En quoi le changement de régime d’accumulation sur fond de crise pose-t-il des problèmes au capitalisme helvétique ?
Le capitalisme suisse dispose toujours d’une base industrielle importante en comparaison avec l’internationale. L’industrie manufacturière représente environ un quart de la valeur ajoutée, c’est le double de la France. Elle emploie toujours 20% des salariés, ce qui représente plus d’un million de personnes. Ce qui se passe dans l’industrie joue donc un rôle important. L’industrie pharmaceutique est de loin la branche la plus importante, suivit de l’industrie des machines, équipements et métallurgie (MEM) et de l’horlogerie. L’immense majorité de cette production est exportée. La stratégie historique de l’industrie suisse a été de se spécialiser dans des niches à haute valeur ajoutée, génératrices d’importants profits.
Avec la fragmentation des chaines de production internationales, cette stratégie rencontre ses limites. Bien que chaque branche ait ses particularités, les difficultés qu’elles rencontrent sont similaires. Dans le contexte des conflits commerciaux et géopolitiques croissants, les exportations sont sous pression. Le taux d’utilisation des capacités industrielles est à son point le plus bas depuis quinze ans. Dans ces conditions, les capitalistes investissent relativement moins. En amputant les investissements, la reproduction élargie du capital se trouve encore plus perturbée. Les difficultés que rencontre le capitalisme suisse ne sont donc pas simplement conjoncturelles, mais sont bien ancrées dans une crise structurelle du capitalisme et des entraves qu’elle pose à sa stratégie privilégiée. C’est dans ce cadre qu’une faction importante du capital, l’industrie MEM, se tourne vers l’armement.
Avant d’approfondir cette question de réarmement, peux-tu nous expliquer comment la crise se manifeste en Suisse ?
Ce n’est pas parce que le PIB ne recule pas qu’il n’y a pas de crise. Au contraire, pour beaucoup de gens, elle est bien réelle. Il est néanmoins important d’identifier les facteurs susceptibles de stabiliser la conjoncture, même si ceux-ci sont eux-mêmes fragiles. Pour le capitalisme suisse, on peut en pointer deux actuellement : la pharmaceutique et la consommation domestique. Bien que la pharmaceutique porte le gros de la croissance, elle est également sous pression. Son orientation vers le marché états-unien a été longtemps très profitable, mais l’expose maintenant à des pressions politiques croissantes, notamment sur les prix, comme on l’a vu avec la crise des tarifs douaniers. Mais surtout, les grands groupes fabriquent relativement peu en Suisse et cette tendance continue à s’accentuer comme le montre l’exemple de Novartis qui est en train de détruire des centaines d’emplois de production dans la région bâloise.
Quant à hausse de la consommation domestique, elle est due avant tout à l’augmentation de la population car, en moyenne, la consommation par tête ne progresse pas. On observe même depuis 2020 un appauvrissement croissant, notamment dans la région lémanique. Ici, en 2024, environ une personne sur cinq vivait dans un foyer avec des retards de paiements, presque le double qu’en 2021. Une proportion similaire de personnes n’arrive pas à s’offrir des loisirs payants, comme l’accès à des clubs de sports. Les augmentations des salaires réels en 2025, saluées par les commentateurs bourgeois, n’améliorent pas substantiellement la situation financière des foyers, car environ trois quarts des hausses des salaires sont absorbés par les augmentations bien plus importantes des primes d’assurances maladie, qui ne sont pas prises en compte dans le calcul de l’inflation. Le pouvoir d’achat des ménages reste sous pression et la crise sociale est bien réelle.
Mais malgré cette crise majeure, les riches ne semblent pas avoir de problèmes à poursuivre l’accumulation de richesses. Comment est-ce possible ?
Effectivement, les capitalistes continuent à amasser des richesses privées phénoménales. Les plus riches de suisses, environ 20 000 personnes, détiennent plus d’un tiers de la fortune imposable, quasi 860 milliards de francs. En même temps, la majorité de la population ne possède pas de fortune notable et dépend entièrement de son salaire. Cette accumulation des richesses d’un côté et intensification de l’exploitation de l’autre ne sont pas contradictoires. Au contraire, ces mouvements vont de pair. Depuis 1988, la valeur ajoutée a augmenté de 81% pendant que les salaires réels ont augmenté de seulement 15%. En conséquence, les dividendes ont pu être multipliés quasiment par douze en Suisse. Le capitalisme est une grosse machine de redistribution, mais seulement pour les possédants. Désormais, comme on l’a déjà mentionné, les détenteurs de capitaux investissent relativement moins dans la production de valeur réelle. Comme ils retirent de l’argent de la circulation et misent de plus en plus sur la spéculation financière, les entreprises sont vidées de leur substance alors que les fortunes des possédants s’accroissent.
Revenons sur la question du réarmement. Qu’est-ce que cela veut dire dans le contexte suisse de la neutralité ?
Comme dans d’autres pays européens, on observe en Suisse une montée des pressions en faveur du réarmement, portées par des factions importantes de la classe dominante. Cette tendance comporte des risques réels, non seulement en termes de danger de guerre, mais aussi pour le mouvement ouvrier et la gauche dans ce pays. Bien que la neutralité impose une non-participation directe aux guerres, elle n’est pas du tout un obstacle au réarmement. Au contraire, l’Etat suisse est même tenu d’empêcher militairement que le territoire national soit utilisé pour les efforts de guerre d’une puissance belligérante, c’est pour cela qu’on parle de « neutralité armée ». Avec l’intensification des guerres dans le contexte de crise de l’ordre politique mondiale, la logique même de cette neutralité armée pousse vers une remilitarisation.
Historiquement, le militarisme suisse a surtout été tourné vers l’intérieur : comme outil de répression dans la lutte des classes, comme appareil idéologique favorisant l’adhésion à l’ordre dominant, et comme espace de reproduction sociale de la bourgeoisie. Ces fonctions tendent aujourd’hui à se renforcer à nouveau. Mais pour bien comprendre la poussée du réarmement en Suisse, les difficultés croissantes que rencontre une partie de l’industrie suisse dont vient de discuter sont cruciales.
Mais alors, qui sont précisément les acteurs du complexe militaro-industriel en Suisse ?
Il y a une grande diversité d’organisations militaristes en Suisse, reflet du système de milice central à l’organisation du pays, qui promeuvent le militarisme au sein de la population. Le côté industriel de ce complexe est diffus. Il est constitué d’une partie publique avec la RUAG (entreprise active dans les domaines de l’aérospatial et de la défense), mais qui s’est en grande partie retirée de la production pour s’occuper avant tout de l’entretien et la modernisation du matériel militaires. La composante privée du complexe militaro-industriel est plus importante. Les trois grands producteurs d’armement en Suisse appartiennent tous à des groupes d’armement internationaux : Rheinmetall, MOWAG-General Dynamics, Ammotec-Beretta (anciennement RUAG).
Cependant, il existe également un vaste champ de l’industrie MEM qui dispose de capacités particulièrement importantes dans le domaine de la sécurité et de la défense. Ces entreprises sont regroupées dans ce que la Confédération Suisse nomme Base technologique et industrielle importante pour la sécurité (BTIS). Le BTIS produit des biens à double usage, qui peuvent servir à des fins militaires ou civiles. Si le nombre de salariés de l’industrie de l’armement à proprement parler oscille autour de 14 000 personnes, les branches fabriquant des biens à double usage emploient presque 140 000 personnes. La BTIS est cruciale pour le Conseil fédéral, car elle permet, selon ses propres mots, d’assurer une « capacité à durer suffisante jusqu’au passage à une économie de guerre » et de permettre une éventuelle réorientation de l’industrie vers l’armement, pilotée par les autorités.
Swissmem, association patronale et économique, et plus précisément son secteur SWISS ASD (Aeronautics, Security and Defence), représente les intérêts de ces industries. Une centaine d’entreprises actives dans l’armement en sont membres. Elle anime aussi le lobby « Cercle de travail sécurité et économie » qui assure la proximité avec les politiques. Les associations régionales Groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité (GRPM) et le Gruppo materiale difesa e sicurezza della Svizzera italiana (GMDSI) y participent aussi. Leur co-présidence est assurée par des conseillers nationaux issus des principaux partis bourgeois, le PLR, l’UDC et le Centre.
Pourquoi Swissmem fait-elle tellement de pression pour le réarmement et la libéralisation des exportations de matériel de guerre ?
Sur le fond de crise, l’industrie MEM suisse rencontre des difficultés grandissantes à générer des profits. Le programme de réarmement de la Confédération est censé leur fournir de nouvelles affaires. Les dépenses pour l’armée devraient atteindre presque 30 milliards de francs pour la période 2025-2028, une hausse d’environ 15%. Néanmoins, le marché de l’armement domestique ne permet pas une production d’armes profitables, en raison de sa petitesse. Pour soutenir une industrie de l’armement domestique, cette dernière doit forcément pouvoir exporter ce qui explique une pression politique grandissante pour libéraliser les exportations.
Cela soutien le capital suisse dans une supposé solution à sa crise : s’intégrer directement dans les chaînes de production de l’armement international. On retrouve ici une continuité de la stratégie du capital suisse : se positionner sur des niches à forte valeur ajoutée sur les marchés internationaux, y compris dans l’armement, et en tirer un maximum de profit.
Ces intérêts ont trouvé un relai direct au niveau politique, puisque le Parlement a voté une large libéralisation des exportations d’armes. Pour préparer la votation populaire à ce sujet, Swissmem et ses alliés politiques font du chantage à la population. Comme d’habitude, ils font planer la menace d’une dégradation de la situation matérielle des ménages. Ils exigent alors que la population souscrive au militarisme dès aujourd’hui et sacrifie ses conditions de vie et de travail – pour les industries de l’armement.
Comment l’État justifie-t-il le déplacement des dépenses publiques des services vers l’armée ? En quoi ces choix sont-ils politiques et non pas ‘rationnels’ ou ‘pragmatiques’ ?
Il y a des intérêts réellement divergeant autour de cette question. Pendant que la Confédération accélère les dépenses militaires, elle coupe massivement dans les dépenses civiles avec le programme d’allégement budgétaire 2027 (PAB27). Les montants prévus pour les nouveaux équipements militaires en 2026 correspondent à peu près aux économies totales visées par le PAB27 pour 2027. Ces dépenses militaires sont censées engendrer des commandes directes et indirectes de 2 milliards de francs auprès d’entreprises suisses. On coupe dans la formation, la politique climatique ou les transports, ou encore dans la santé et le social. À cela s’ajoute une hausse possible de la TVA de 0.8 % pour financer la hausse générale des dépenses militaires. Le pouvoir d’achat de la population se trouve davantage amputé. Alors que les dépenses militaires détournent des ressources vers des équipements militaires, elles ne produisent pas de valeur socialement utile. Le capital y est immobilisé, sans contribuer à une accumulation productive. Cet argent qui aurait pu être investi dans la santé, l’éducation ou les infrastructures est capté par les industries de l’armements à travers l’État. Des drones militaires ne produisent rien, ils ne nourrissent pas, ils ne soignent pas. Au mieux ils vont rouiller dans des arsenaux, et au pire détruire des humains et la planète.
L’État n’évoque évidemment jamais les profits de l’industrie de l’armement quand il parle de hausses de dépenses militaires, s’appuyant plutôt les risques de conflits armés qui exigeraient un renforcement de la sécurité et la capacité de défense de la Suisse. Qu’ils justifient le réarmement ainsi ne change rien à son contenu : assurer la défense des intérêts du capital suisse dans la compétition internationale, tout comme les intérêts d’une frange importante de l’industrie suisse à travers des commandes publiques.
Finalement, après avoir dressé ce panorama de ce que la guerre fait à l’économie nationale, parlons plus en détail des perspectives de luttes pour les travailleurs et leurs syndicats. Comme tu l’as bien expliqué, analyser les guerres d’un point de vue économique permet de ramener la question à l’intérieur des frontières. Cela permet donc d’envisager des perspectives de lutte à partir du travail qui incluraient des revendications antimilitaristes et internationalistes. On peut à la fois dénoncer la violence et la mort produites par ces industries sur des peuples hors de nos frontières, et exprimer notre solidarité envers eux, tout en en faisant une question qui nous concerne directement. Selon toi, comment travailler ce double refus ? Quel rôle les syndicats ont-ils à jouer dans ce cadre ?
Le mouvement ouvrier est pour la paix entre les peuples et donc par principe opposé aux guerres impérialistes. Mais notre approche vis à vis de l’armement et des guerres ne doit pas rester à un simple argument moral, ou même légal. Nous devons nous positionner par rapport aux intérêts de classe représentés. Le réarmement est assorti d’attaques contre les conditions de vie et de travail dans tous les secteurs. Et comme l’expérience européenne le montre, la reconversion vers l’armement est accompagnée d’une militarisation du travail. Cela se traduit par des mesures de contrôles renforcées sur leur lieu de travail et par le démantèlement de la protection légale au travail, comme une libéralisation de la limitation du temps de travail.
Bien qu’apte à potentiellement maintenir des emplois, le réarmement ne reflète pas les intérêts des salarié·es dans leur ensemble. Pour s’y opposer, il faut développer des alternatives collectives crédibles à la pression du réarmement et des structures capables de les porter politiquement, également sur les lieux de travail. Les syndicats sont parmi les organisations capables de le faire et Unia s’est par exemple clairement positionné à plusieurs reprises.
La gravité de la situation mondiale exige des discussions larges dans la gauche et le mouvement ouvrier, en Suisse aussi. Nous ne devons pas en rester au simple refus d’une libéralisation des exportations d’armes, mais faire le lien avec le réarmement domestique, ainsi qu’avec la crise du capitalisme dans son ensemble. Elles doivent viser à formuler des alternatives politiques, mais aussi des solutions concrètes pour les travailleuses et travailleurs menacé·es d’être intégré·es dans la production militaire.
Elles devraient, à mon avis, s’appuyer sur quelques bases communes. Les capitalistes investissent seulement dans des opérations pour lesquels ils peuvent s’attendre à la réalisation d’un profit. Aujourd’hui, l’armement est le segment dans lequel ils voient des possibilités d’en réaliser. C’est un jeu extrêmement dangereux qui ne fait que préparer des guerres.
Une discussion sur trois niveaux devrait alors avoir lieu : premièrement sur la nécessité de rompre avec le profit comme seule instrument d’orientation économique. Puis remettre en question la légitimité des capitalistes de décider des investissements privés. Enfin, nous devons remettre au centre des préoccupations une production orientée vers une utilité sociale et écologique, sur la base d’une discussion sociale large et démocratique. Une telle position, il faut être clair, n’est pas compatible avec le capitalisme et ne peut être réalisée qu’en le dépassant.
Magnus Meister est économiste au syndicat Unia, où il mène des recherches stratégiques sur les entreprises. En parallèle, il s’est intéressé au tournant militariste du patronat, dont il analyse les causes et les conséquences. Il s’exprime ici à titre personnel. L’entretien a été
réalisé par le Silure, centre de luttes autonomes à Genève.
