David Graeber, 2007
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Ne pas savoir se saisir de nos victoires est le principal problème auquel se confrontent les mouvements d’action directe.
Cela peut sembler étrange à dire car aujourd’hui, beaucoup d’entre nous ne se sentent pas particulièrement victorieux·ses. La plupart des anarchistes constatent que les mouvements altermondialistes et pour la justice globale ne furent qu’un soubresaut : inspirants certes, tant qu’ils duraient, mais dont l’issue n’aura pas été pas un mouvement capable de s’ancrer au niveau organisationnel, ou de faire bouger les lignes du pouvoir mondial. Le mouvement pacifiste amena encore plus de frustration, du fait de la marginalisation tant des anarchistes que des tactiques anarchistes. Bien sûr, la guerre s’achèvera un jour, parce que les guerres s’achèvent toujours. Et personne n’aura le sentiment d’y avoir beaucoup contribué.
Je souhaite proposer une autre interprétation. Permettez-moi d’exposer ici trois propositions initiales :
- Aussi étrange que cela puisse paraitre, les classes dirigeantes nous craignent. Elles sont hantées par la possibilité que des américain·e·s lambda aient vent de leurs agissements, et ainsi de finir pendues haut et court. Même si cela parait peu plausible, il est difficile de proposer une autre explication à la réaction de panique qui les gagnent à chaque fois que les signaux d’une mobilisation massive, et particulièrement d’action directe de masse, voient le jour, et à la façon dont elles détournent généralement l’attention en déclenchant une guerre ou une autre.
- D’une certaine manière, cette réaction de panique est justifiée. L’action directe de masse – surtout lorsqu’elle est organisée de façon démocratique – est incroyablement efficace. Ces trente dernières années, aux États-Unis, on dénombre seulement deux exemples d’action de masse de ce type : le mouvement anti-nucléaire de la fin des années 1970, et le mouvement altermondialiste des années 1999-2001. Dans les deux cas, les objectifs politiques premiers furent atteints bien plus rapidement que ce que les protagonistes auraient pu imaginer.
- Se faire surprendre par la rapidité à laquelle advient le succès initial est le véritable problème auquel ce type de mouvements se heurte. Nous ne sommes jamais prêts pour la victoire. Elle nous plonge dans la confusion. On se met à s’embrouiller les un·e·s avec les autres. La montée de la répression et l’attrait du nationalisme, qui accompagnent inévitablement chaque nouveau cycle de mobilisations pacifistes, jouent en la faveur des autoritaristes sur l’ensemble de l’échiquier politique. Il en résulte généralement qu’au moment où l’impact de notre victoire initiale devient évident, nous sommes trop occupé·e·s par notre propre échec pour même le remarquer.
Prenons les deux exemples les plus marquant au cas par cas :
1. Le mouvement anti-nucléaire
Le mouvement anti-nucléaire de la fin des années 1970 marquent la première apparition en Amérique du Nord de ce que l’on considère aujourd’hui comme des tactiques et modes d’organisation anarchistes standards : action de masse, groupe affinitaires, réunions de délégués, consensus, solidarité avec les prisonnier·ère·s, principes de bases de la démocratie directe décentralisée. Tout cela parait quelque peu élémentaire en comparaison avec la situation actuelle. Il y avait alors des différences significatives – notamment une conception beaucoup plus stricte de la non-violence, influencée par Gandhi – mais tous les éléments étaient là, pour la première fois réunis de la sorte. Pendant deux ans, le mouvement s’est développé à une vitesse incroyable, semblant devenir un phénomène national. Puis aussi vite qu’il est apparu, il s’est désintégré.
Tout débute lorsqu’en 1974, des vétérans pacifistes devenus agriculteurs bio en Nouvelle Angleterre bloquent avec succès le projet de création d’une centrale nucléaire à Montague, Massachusetts. En 1976, inspirés par le succès de l’occupation d’une centrale nucléaire en Allemagne qui dura un an, ils s’associent avec d’autres activistes de la région pour créer la Clamshell Alliance, dont le but premier était de stopper le projet de création d’une centrale nucléaire à Seabrook, New Hampshire. Suite à une série dramatique d’arrestations massives, cette alliance se retrouve à déployer de la solidarité anti-répression plutôt qu’une occupation. Toutefois, leurs actions – qui impliquaient, au plus fort, des dizaines de milliers de personnes organisées de façon horizontale – réussirent sans précédent à remettre en question l’idée même d’énergie nucléaire. Des coalitions similaires fleurirent aux quatre coins du pays : l’alliance de Palmetto en Caroline du Sud, Oystershell dans le Maryland, Sunflower au Kansas, et la plus célèbre de toutes : l’alliance Abalone en Californie, s’élevant initialement contre le projet complètement fou de construire une centrale nucléaire au Diabolo Canyon, plus ou moins directement au sommet d’une importante faille géologique.

Les trois premières actions de masse de Clamshell, qui eurent lien en 1976 et 1977, rencontrèrent un succès fou. Mais ce succès se solda rapidement en une crise sur des questions de processus démocratique. En mai 1978, un Comité de coordination nouvellement créé bafoua ce processus en acceptant à la dernière minute une offre du gouvernement proposant un le manifestation autorisée de trois jours à Seabrook en lieu et place de la quatrième occupation prévue (le prétexte étant une réticence à se mettre à dos la communauté locale).
D’âpres débats au sujet du consensus et des relations au sein de la communauté découlèrent de cet événement, qui s’étendirent ensuite au rôle de la non-violence (jusqu’au fait de découper des clôtures, ou aux mesures défensives telles que les masques à gaz, qui étaient initialement interdits), au sexisme, etc. En 1979, l’alliance se scinda en deux factions opposées, et de plus en plus incompétentes. Finalement, après de nombreux retards, la centrale de Seabrook (ou plus ou moins la moitié), entra en service. L’Alliance Abalone, elle, dura plus longtemps, jusqu’en 1985, notamment grâce à un noyau fort d’anarcho-féministe en son sein. Finalement, Diablo Canyon obtint aussi une licence et entra en service en 1988.
À première vue, cela n’est pas très inspirant. Mais qu’est-ce ce que le mouvement essayait d’accomplir ? Il semble ici utile de dresser la liste de tous ses objectifs :
- Objectifs à court-terme : bloquer la construction d’une centrale nucléaire désignée (Seabrook, Diablo Canyon…) ;
- Objectifs à moyen-terme : bloquer la construction de toute nouvelle centrale nucléaire, délégitimer l’idée même de l’énergie nucléaire pour se tourner vers la sauvegarde et l’énergie verte, et promouvoir de nouvelles formes de résistance non-violente et de démocratie directe d’inspiration féministe ;
- Objectifs à long-terme : (au moins pour les plus radicaux) abolir l’État et détruire le capitalisme.
En cela, les résultats sont clairs. Les objectifs de court-terme ne furent jamais réellement atteints. Malgré de nombreuses victoires d’ordre tactique (retards, mises en faillite de sociétés de services aux collectivités, injonctions judiciaires), les centrales visées par ces actions de masse ont toutes finies par entrer en service. Les gouvernements ne pouvaient tout simplement pas se permettre d’être vus comme les perdants de telles batailles. Il est évident que les objectifs à long-terme ne furent pas non plus atteints. Et cela notamment parce que les objectifs de moyen-terme furent presque immédiatement atteints. Les actions ébranlèrent l’idée même de centrale nucléaire – en sensibilisant le public au point que lorsqu’en 1979, le cœur d’un réacteur de centrale de Three Mile Island fondit, l’industrie fut ruinée à tout jamais. Si les projets de Seabrook et Diabolo Canyon ne furent jamais abandonnés, quasiment tous les autres projets de réacteurs nucléaires alors en suspens furent déprogrammés. Aucun autre projet ne vit le jour, et ce pendant les 25 années qui suivirent cette catastrophe. La tendance fut à la sauvegarde, à l’énergie verte et à l’instauration de nouveaux outils d’organisation démocratique, en un temps bien plus bref que quiconque n’aurait pu l’imaginer alors.
Rétrospectivement, on peut aisément affirmer que la rapidité à laquelle le mouvement atteignit certains de ses objectifs fut la cause directe de l’émergence de ses problèmes. Les militant·e·s espéraient visibiliser les liens entre l’industrie nucléaire et la nature du système capitaliste qui l’engendre. Or il se trouve que le système capitaliste fut particulièrement disposé à se débarrasser de l’industrie nucléaire au moment où celle-ci devint problématique. Lorsque les sociétés fournisseuses de services aux collectivités se mirent à prétendre qu’elles allaient promouvoir l’énergie verte, tout en ralliant à la cause ce que nous appelons aujourd’hui des ONG, la tentation de quitter le navire fut grande. Et cela particulièrement parce que la plupart d’entre-elles ne s’allièrent avec les groupes radicaux que pour s’offrir une place à la table des négociations. Inévitablement, des débats stratégiques échauffés s’en suivirent. Mais il est impossible d’appréhender ce qui s’est joué sans prendre en compte le fait que les débats stratégiques, lorsqu’ils sont menés au sein des mouvements de démocratie directe, sont rarement assumés comme tels. Ils tournent presque toujours autour d’autres questions.
Par exemple, sur la question du capitalisme : les anticapitalistes discutent avec plus d’enthousiasme de leur posture ; en revanche les tenants d’une gauche plus centriste évitent de se retrouver dans la position où ils et elles soutiendraient ouvertement le maintien du capitalisme, et pour se faire, changent de sujet dès que possible. Les débats sur la mise-en-cause directe du capitalisme sont bien souvent remplacés par des débats sur des questions tactiques ou sur la non-violence. Les socialistes autoritaires ainsi que celles et ceux qui doutent de la démocratie n’aiment pas en faire un enjeu non plus, et préfèrent discuter de coalition large. Celles et ceux qui sont pour la démocratie mais qui craignent que de mauvaises directions stratégiques soient prisent vont plutôt s’atteler à contester les processus de prise de décision au lieu des décisions elles-mêmes. Il y a un autre facteur, que l’on remarque moins mais que je pense être tout aussi important. Tout le monde sait que face à une coalition large et potentiellement révolutionnaire, la première tentative de tout gouvernement sera de tenter la division. Concéder aux plus modérés pour les apaiser tout en criminalisant les positions radicales – c’est l’art de la gouvernance niveau 1. Par ailleurs, le gouvernement américain est à la tête d’un empire mondial, constamment mobilisé pour la guerre, ce qui lui offre des possibilités que la plupart des autres gouvernements n’ont pas. Les dirigeants de cet empire peuvent, à n’importe quel moment, décider de faire augmenter le niveau de violence hors de ses frontières. Cette stratégie s’est avérée remarquablement efficace pour désamorcer les mouvements sociaux mobilisés sur des préoccupation de politique intérieure. Ce n’est pas une coïncidence si le mouvement des droits civiques aux États-Unis engendra simultanément des concessions politiques majeures et une escalade rapide de la guerre au Vietnam ; ou que le mouvement anti-nucléaire entraina l’abandon de l’énergie nucléaire ainsi qu’en parallèle une accélération de la Guerre froide, avec des programmes Star Wars et les guerres par procuration en Afghanistan et en Amérique centrale ; ou encore que le mouvement pour la justice globale entraina à la fois l’effondrement du Consensus de Washington et le lancement de la Guerre contre le terrorisme.
Conséquemment, le SDS (Students for a Democratic Society) dû mettre de côté son enthousiasme des débuts pour la démocratie participative, pour devenir un simple mouvement anti-guerre ; le mouvement anti-nucléaire se transforma en un mouvement pour le gel du programme nucléaire ; les structures horizontales du DAN (Direct Action Network) et du People’s Global Action [ou Action Mondiale des Peuples en français, N.d.T] cédèrent face aux organisations pyramidales de masse telles que Act Now to Stop War and End Racism (ANSWER) et United for Peace and Justice (UFPJ). Du point de vue du gouvernement, la solution militaire comporte toujours des risques. Tout peut s’effondrer, comme ce fut le cas au Vietnam (d’où l’obsession, depuis la première Guerre du Golfe au moins, de concevoir des guerres hermétiques aux mouvements de protestation). Le risque d’un mauvais calcul qui provoquerait accidentellement un Armageddon nucléaire et détruirait la planète est toujours existant. Or, pour des politiciens confrontés à l’agitation civile, ces risques sont monnaie courante, ne serait-ce que parce que s’ils craignent réellement les mouvements dits de démocratie directe, les mouvements pacifistes sont en revanche leur adversaire préféré. Les États sont, après tout, des formes suprêmes de violence.
Pour les États, ramener les choses sur le terrain de la violence revient à s’exprimer dans leur langage de prédilection. Les organisations pensées pour mener des guerres ou pour s’y opposer auront toujours tendance à être mieux organisées, plus hiérarchiques, que celles dédiées à n’importe quel autre objectif. Ceci fut démontré avec le mouvement antinucléaire. Les mobilisations pacifistes des années 80 rassemblèrent un nombre d’individu·e·s bien plus important que Clamshell ou Abalone, et elles marquèrent un retour aux manifestations à pancartes, aux rassemblements autorisés, et à l’abandon de l’expérimentation de nouvelles formes de démocratie directe.
2. Le mouvement pour la justice globale
Je présuppose que notre aimable lecteur·ice est largement familier avec les actions à Seattle, les blocages du FMI et de la Banque mondiale à Washington, etc. Aux États-Unis, le mouvement s’est développé à une vitesse telle que les médias ne purent l’ignorer. À cette même vitesse, il se dégrada de l’intérieur. Des réseaux d’action directe (DAN) furent initiés dans toutes les principales villes du pays. Si certains (notamment les DAN de Seattle et Los Angeles) portaient une ligne réformiste et contre les multi-nationale et étaient des puristes de la non-violence, la plupart d’entre-eux (comme les DANS de New York et Chicago) étaient totalement anarchistes et anti-capitalistes, et célébraient la diversité en terme tactique. D’autres villes (Montreal, Washington D.C.) initièrent des convergences encore plus explicitement anti-capitalistes. Les DAN contre les multinationales se sont dissout rapidement, seuls quelques uns subsistèrent pendant quelques années. Les débats internes étaient amers et sans fin : sur la non-violence, sur les contre-sommets, sur le racisme et les privilèges, sur la viabilité du modèle. Puis il y a eu le 11-septembre, et l’explosion du niveau de répression ainsi que la paranoïa qui en découla. Et la désertion paniquée de tous nos anciens alliés au sein des syndicats et des ONGs. Au moment de Miami, en 2003, c’était comme si nous étions mis en déroute, et nous ne nous remettons que récemment de la paralysie générale qui s’est alors abattue sur le mouvement.

Le 11-septembre fut un événement tellement bizarre, une telle catastrophe, qu’il est quasiment impossible pour nous de percevoir quoique ce soit hors de ça. Dans la période qui a suivi, presque toutes les structures du mouvement contre la globalisation s’écroulèrent. La raison de cette effondrement si évident fut non seulement la guerre, qui semblait une préoccupation immédiatement plus pressante, mais aussi qu’une fois encore, pour ce qui était de nos objectifs à court terme, nous étions surprenamment victorieux·ses.
De mon côté, j’ai rejoint le DAN de New York au moment de la mobilisation A161. À cette époque, le réseau tout entier luttait pour deux objectifs majeurs. Premièrement, un soutien à la coordination de l’aile nord-américaine d’un vaste mouvement mondial contre le néolibéralisme, et ce que l’on appelait alors le Consensus de Washington, visant à détruire l’hégémonie de l’idéologie néolibérale, à bloquer tous les nouveaux grands accords commerciaux (OMC, ZLEA), et à discréditer pour finalement détruire des organisations mondiales comme le Fond Monétaire International. Deuxièmement, il s’agissait de disséminer un modèle de démocratie directe (d’inspiration largement anarchiste) : des structures décentralisées et fonctionnant sur un mode affinitaire, la pratique du consensus, et le renouvellement des méthodes organisationnelles des militant·e·s à l’ancienne avec leurs comités de direction et leurs querelles idéologiques. À l’époque, on parlait parfois de « contaminationisme » ; ou l’idée que ce dont les gens avaient réellement besoin, c’était d’être directement exposé·e·s à des expériences d’action directe et de démocratie directe, et qu’ils et elles se mettraient à imiter ces expériences de façon autonome. Le sentiment général était que nous n’étions pas en train de construire une structure pérenne, le DAN était juste un moyen d’y parvenir. Plusieurs membres fondateurs m’expliquèrent alors que lorsque sa mission serait accomplie, il n’aurait plus de raison d’être. D’un autre côté, les objectifs étaient plutôt ambitieux, nous partions donc du principe que même si nous les atteignions un jour, cela prendrait au moins une décennie.
En fait, cela a pris environ un an et demi.
Nous n’avons évidemment pas réussi à déclencher une révolution sociale. Nous n’avons pas été en mesure d’inspirer des centaines de milliers de personnes à se soulever précisément parce qu’encore une fois, nous avons très rapidement atteint nos autres objectifs. Prenons la question de l’organisation. Si les coalitions pacifistes fonctionnent toujours sur le modèle pyramidal des fronts populaires, presque tous les petits groupes radicaux n’étant pas dominé par des marxistes sectaires ou d’autres individus de la sorte – et cela inclut toute sorte de choses, des organisations d’immigrants syriens à Montréal aux jardins communautaires à Detroit – fonctionnent à présent selon des principes anarchistes, peut être même sans s’en rendre compte. Le contaminationisme a fonctionné. Prenons le domaine des idées. Le Consensus de Washington est par terre, à tel point qu’il est maintenant difficile de se souvenir du discours public avant Seattle. Rarement les médias et la classe politique n’ont été aussi unanimes. Que le « libre-échange », le « libre-marché » et un capitalisme sans vergogne soient la seule horizon envisageable pour l’humanité, l’unique solution à tous les problèmes – une proposition tellement admise qu’elle ne pouvait être mise en doute, au risque de passer pour un·e dingue. Lors que le discours des activistes pour la justice mondiale fut relayé sur CNN ou Newsweek, ils et elles furent immédiatement considérés comme des cinglé·e·s réactionnaires. Deux ans plus tard, selon CNN et Newsweek toujours, c’était nous qui l’emportions. Habituellement, lorsque je dis ça à un public d’anarchistes, il y a toujours une personne pour objecter : « bien sûr, la rhétorique a changé, mais les pratiques sont toujours les mêmes ». C’est vrai, en quelque sorte. C’est-à-dire qu’il est vrai que nous n’avons pas détruit le capitalisme. Mais en deux ans, nous (et il faut comprendre ce « nous » comme l’aile horizontaliste et adepte de l’action directe du mouvement mondial contre le néolibéralisme) l’avons sans doute plus malmené que quiconque depuis la Révolution russe.
Reprenons cela point par point :
• LES ACCORDS DE LIBRE-ÉCHANGE
Depuis 1998, tous les ambitieux traités de libre-échange prévus ont échoués, l’AMI a été mis en déroute ; la ZLEA (zone de libre-échange des Amériques) – le cœur des actions à Québec et à Miami – n’a plus connu aucun avancement. La plupart d’entre nous se souvient du sommet de 2003 de la ZLEA, qui instaura le « modèle de Miami » : un dispositif de répression policière extrême qui visait même la résistance civile clairement non-violente. C’était ça. Mais nous oublions que ce fut, plus que tout, la détresse d’une meute de perdants humiliés – car Miami fut le moment où la ZLEA fut définitivement torpillée. Aujourd’hui, plus personne ne parle de traités de cette ampleur. Les États-Unis en sont réduits à faire pression pour conclure des accords commerciaux mineurs de pays à pays avec des alliés traditionnels comme la Corée du Sud et le Pérou, ou au mieux des accords comme le CAFTA, unissant les derniers États clients d’Amérique centrale, et rien ne nous indique qu’ils y parviendront.
• L’ORGANISATION MONDIALE DU COMMERCE
Après la catastrophe (qu’ils rencontrèrent) à Seattle, les organisateurs déplacèrent la session suivante sur l’île de Doha, dans le golfe Persique, décidant visiblement qu’il valait mieux courir le risque de se faire sauter par Oussama Ben Laden plutôt que de faire face à un nouveau blocus du DAN. Pendant six ans, ils travaillèrent d’arrache-pied au « programme de Doha ». Or le problème fut que, encouragé par le mouvement de protestation, les gouvernements du Sud commencèrent à insister sur le fait qu’ils n’accepteraient plus d’ouvrir leurs frontières aux importations agricoles en provenance des pays riches, à moins que ces pays riches ne cessent de verser des milliards de dollars de subventions à leurs propres agriculteurs afin de garantir que les agriculteurs du Sud ne puissent être compétitifs. Comme les États-Unis, en particulier, n’avaient pas l’intention de faire eux-mêmes les sacrifices qu’ils exigeaient du reste du monde, tous les accords furent annulés. En juillet 2006, Pierre Lamy, le directeur général de l’OMC, déclara l’enterrement du programme de Doha. À ce jour, plus personne à l’OMC ne parle de nouvelles négociations, et ce avant au moins deux ans, date à laquelle l’organisation pourrait bien ne plus exister.
• LE FOND MONÉTAIRE INTERNATIONAL ET LA BANQUE MONDIALE
C’est l’histoire la plus fascinante de toutes. Le FMI s’approche dangereusement de la faillite – résultat directe d’une mobilisation mondiale à son encontre. Pour le dire clairement : nous l’avons détruit. La Banque mondiale ne s’en sort pas beaucoup mieux. Mais au moment où les effets se sont fait clairement sentir, nous n’y prêtions même plus attention.
Cette histoire mérite d’être racontée. Le FMI a toujours été la bête noire de nos luttes. C’est l’instrument le plus puissant, le plus arrogant, le plus impitoyable de ces 25 dernières années, imposé par les politiques néolibérales aux pays les plus pauvres du Sud global, essentiellement par la manipulation de la dette. En échange de ses refinancements d’urgence, le FMI impose des « programmes d’ajustement structurels » impliquant des coupes massives dans les secteurs de la santé, de l’éducation, le contrôle des prix alimentaires, et les privatisations sans fin qui permettent aux capitalistes étrangers de racheter des ressources locales au rabais. Ces ajustements structurels n’ont jamais aidé aucun État à se remettre sur pied économiquement, ainsi, ils sont constamment maintenus dans la crise, avec comme seule horizon un nouveau cycle d’ajustement structurel.
Une autre fonction, moins connue, remplie par le FMI est celle de recouvreur mondial. C’est de leur ressort que de s’assurer qu’aucun pays (aussi pauvre soit-il) ne puisse jamais être autorisé à ne pas rembourser ses prêts aux banquiers occidentaux (aussi cupides soient-ils). Même si un banquier proposait un prêt d’un milliard de dollar à un dictateur corrompu, et que ce dictateur le plaçait directement sur son compte en banque suisse et quittait le pays, le FMI devrait s’assurer que ce milliard de dollar (ainsi que de généreux intérêts), soient débités à ses anciennes victimes. Si un pays se voyait dans l’impossibilité de rembourser, ou pour n’importe quelle raison, le FMI pourrait imposer un boycott de prêt, aux effets économiques à peu près comparables à ceux d’une bombe nucléaire. (Tout cela va à l’encontre de la théorie économique la plus élémentaire, selon laquelle ceux qui prêtent de l’argent sont censés accepter un certain degré de risque. Dans le monde de la politique internationale, les lois économiques ne sont considérées comme contraignantes que pour les pauvres). Cette fonction entraina leur ruine.
En effet, l’Argentine ne remboursa pas, et s’en tira. Dans les années 90, l’Argentine fut l’élève prodige du FMI en Amérique latine – le fonds ayant privatisé toutes les institutions publiques à l’exception des bureaux de douane. En 2002, l’économie s’effondra. Les effets immédiats sont connus : émeutes dans les rues, assemblées populaires, le renversement de trois gouvernements en l’espace d’un mois, routes barricadées, usines occupées… L’« horizontalité » – et plus largement les principes anarchistes – étaient au coeur de la résistance populaire. La classe politique fut tellement discréditée que les politiciens furent obligés de se grimer avec perruques et fausses moustaches pour aller au restaurant sans risquer d’être attaqués physiquement. Lorsque Nestor Kirchner, un soc-dem modéré, pris le pouvoir en 2003, il était bien conscient que pour que la population accepte ne serait-ce que l’idée d’un gouvernement,, et particulièrement le sien, il allait devoir agir de façon spectaculaire. Ce qu’il fit. Il fit, en réalité, la chose qu’il n’était pas sensé faire. Il ne remboursa pas la dette extérieure de l’Argentine.
Kirchner fut plutôt malin. Il ne manqua pas à ses engagements envers le FMI, mais sur la dette privée de l’Argentine, annonçant que pour tous les prêts en cours, il ne paierait que 25 cents par dollar. Citybank et Chase se sont évidemment adressées au FMI, leur exécutant habituel, pour exiger sanction. Mais pour la première fois de l’histoire, le FMI se déroba. L’économie argentine s’étant effondrée, l’équivalent économique d’une bombe nucléaire ne servirait pas à grand chose, à par faire trembler les décombres. Et puis tout le monde était conscient que c’était les préconisations désastreuses du FMI qui avaient entrainé la ruine de l’Argentine. Finalement, et de manière décisive, l’impact du mouvement pour la justice mondiale se faisait largement ressentir : le FMI était l’institution la plus détestée de la planète, et la destruction volontairement de ce qui restait de la classe moyenne argentine aurait été le coup de trop.
L’Argentine a donc réussi à s’extirper d’une grande partie de sa dette. Après cela, tout a changé. Ensemble, le Brésil et l’Argentine se sont arrangés pour rembourser leur solde directement au FMI. Avec un peu d’aide de Chavez, le reste du continent en a fait autant. En 2003, la dette latino-américaine envers le FMI s’élevait à 49 milliards de dollars. Aujourd’hui, elle est de 694 millions de dollars. Pour mettre cela en perspective : c’est une baisse de 98,6%. Pour chaque millier de dollars dus il y a quatre ans, l’Amérique latine doit maintenant quatorze dollars. L’Asie a suivi. La Chine et l’Inde n’ont désormais plus aucune dette envers le FMI et refusent de contracter de nouveaux prêts. Le boycott inclut désormais la Corée, la Thaïlande, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines et à peu près toutes les autres économies régionales importantes. Ainsi que la Russie. Le Fonds en est réduit à régner en maître sur les économies d’Afrique, et peut-être sur certaines parties du Moyen-Orient et de l’ancienne sphère soviétique (en gros, celles qui n’ont pas de pétrole). En conséquence, ses revenus ont chuté de 80 % en quatre ans. Ironie du sort, il semble de plus en plus que le FMI fera faillite s’il ne trouve personne pour le renflouer. Il n’est pas non plus évident que quelqu’un en ait envie. Avec sa réputation recouvreur fiscal en lambeaux, le FMI ne sert plus aucun objectif évident, même pour les capitalistes. Un certain nombre de propositions ont été faites lors des récentes réunions du G8 pour inventer une nouvelle mission pour l’organisation – une sorte de tribunal international des faillites, peut-être – mais toutes ont fini par être torpillées pour une raison ou une autre. Même si le FMI survit, il n’est plus qu’une version réduite en carton-pâte de lui-même.
La Banque mondiale, qui a très tôt endossé le rôle de bon flic, est légèrement en meilleure forme. Mais il faut insister ici sur le « légèrement ». En effet, ses revenus n’ont chuté « que » de 60%, pas de 80%, et il y a peu de boycotts réels. D’autre part, la Banque est actuellement maintenue en vie en grande partie grâce au fait que l’Inde et la Chine sont toujours disposées à traiter avec elle, et les deux parties le savent, de sorte qu’elle n’est plus vraiment en mesure de dicter ses conditions.
Évidemment, tout ceci ne signifie pas que tous les monstres ont été tués. En Amérique latine, le néolibéralisme est peut-être en fuite, mais la Chine et l’Inde mènent des « réformes » dévastatrices au sein de leurs propres pays, les protections sociales européennes sont attaquées, et la majeure partie de l’Afrique, malgré de nombreuses postures hypocrites de la part des Bonos et des pays riches du monde, est toujours enfermée dans la dette, et fait maintenant aussi face à une nouvelle colonisation par la Chine. Les États-Unis, dont la puissance économique recule dans la plupart des pays du monde, tentent frénétiquement de redoubler leur emprise sur le Mexique et l’Amérique centrale. Nous ne vivons pas dans une utopie. Mais nous le savions déjà. La question est de savoir pourquoi nous n’avons jamais remarqué nos victoires.
Olivier de Marcellus, un militant suisse de l’Action mondiale des peuples, pointe du doigt une raison : chaque fois qu’un élément du système capitaliste prend un coup, qu’il s’agisse de l’industrie nucléaire ou du FMI, un journal de gauche se met à nous expliquer qu’en réalité, tout cela fait partie de leur plan – ou peut-être, un effet du travail inexorable des contradictions internes du capital, mais certainement, rien dont nous soyons en aucune façon responsables. Plus important encore, peut-être, est notre réticence à même prononcer le mot « nous ». Le défaut de paiement de l’Argentine, n’était-il pas en réalité conçu par Nestor Kirchner ? Qu’a-t-il à voir avec le mouvement de mondialisation ? Je veux dire, ce n’est pas comme si ses mains étaient forcées par des milliers de citoyens qui se soulevaient, cassaient les banques et remplaçaient le gouvernement par des assemblées populaires coordonnées par le CIM. Ah mais, au fond, peut-être bien que si. D’accord, mais dans ce cas, ces citoyens étaient des personnes de racisées venant du Sud global. Comment « nous » pouvons-nous assumer la responsabilité de leurs actions ? Peu importe qu’ils et elles se considéraient pour la plupart comme faisant partie du même mouvement mondial pour la justice que nous, qu’ils et elles épousaient des idées similaires, portaient des vêtements similaires, utilisaient des tactiques similaires, et dans de nombreux cas, appartenaient même aux mêmes confédérations ou organisations. Dire « nous » ici impliquerait le péché capital de parler au nom des autres.
Pour ma part, je pense qu’il est raisonnable pour un mouvement mondial de considérer ses réalisations en termes mondiaux. Celles-ci ne sont pas négligeables. Pourtant, tout comme pour le mouvement antinucléaire, elles étaient presque toutes axées sur le moyen terme. Permettez-moi d’établir une hiérarchie similaire des objectifs :
- Objectifs à court terme : bloquer et arrêter des réunions de sommet particulières (FMI, OMC, G8, etc.)
- Objectifs à moyen terme : détruire le « consensus de Washington » autour du néolibéralisme, bloquer tous les nouveaux pactes commerciaux, délégitimer et finalement fermer des institutions comme l’OMC, le FMI et la Banque mondiale ; diffuser de nouveaux modèles de démocratie directe.
- Objectifs à long terme : (du moins pour les éléments les plus radicaux) écraser l’État et détruire le capitalisme.
Ici encore, nous retrouvons le même schéma. Après le miracle de Seattle, les objectifs à court terme – tactiques – ont rarement été atteints. Mais c’était surtout parce que face à un tel mouvement, les gouvernements ont tendance à se retrancher sur leurs positions et à ériger en principe qu’ils ne devraient pas l’être. Ce principe était généralement considéré comme bien plus important, en fait, que le succès du sommet en question. La plupart des activistes ne semblent pas savoir que dans de nombreux cas – les réunions du FMI et de la Banque mondiale de 2001 et 2002, par exemple – la police a fini par appliquer des dispositions de sécurité si élaborées qu’elle a failli fermer les réunions elles-mêmes ; ce qui fait que de nombreux événements ont été annulés, les cérémonies ont été gâchées et personne n’a vraiment eu l’occasion de se parler. Mais le problème n’était pas de savoir si les responsables commerciaux pouvaient se rencontrer ou non. Le problème était que les manifestants ne pouvaient pas être considérés comme gagnants.
Ici aussi, les objectifs à moyen terme ont été atteints si rapidement que cela a en fait rendu les objectifs à long terme plus difficiles. Les ONG, les syndicats, les marxistes autoritaires et les alliés similaires ont presque immédiatement quitté le navire ; des débats stratégiques ont eu lieu, mais ils ont été menés, comme toujours, de manière indirecte, comme des arguments sur la race, les privilèges, les tactiques, presque tout, mais pas comme de véritables débats stratégiques. Ici aussi, tout a été rendu infiniment plus difficile par le recours à la guerre par l’État.
Il est difficile, comme je l’ai mentionné, pour les anarchistes d’assumer une grande responsabilité directe dans la fin inévitable de la guerre en Irak, ou même dans les revers très sanglant que l’empire y a déjà ramassé. Mais on pourrait bien plaider pour une responsabilité indirecte. Depuis les années 60 et la catastrophe du Vietnam, le gouvernement américain n’a pas abandonné sa politique consistant à répondre à toute menace de mobilisation démocratique de masse par un retour à la guerre. Mais il doit être beaucoup plus prudent. Essentiellement, il doit concevoir des guerres à l’épreuve des protestations. Il y a de très bonnes raisons de croire que la première guerre du Golfe a été explicitement conçue dans cette optique. L’approche adoptée pour l’invasion de l’Irak – l’insistance sur une armée plus petite et de haute technologie, la dépendance extrême à l’égard d’une puissance de feu aveugle, même contre des civils, afin de se protéger contre tout niveau de pertes américaines similaire à celui du Vietnam – semble avoir été développée, une fois encore, davantage dans l’optique d’écarter tout mouvement pacifiste potentiel au niveau national que dans celle de l’efficacité militaire. Ceci, en tout cas, aiderait à expliquer pourquoi l’armée la plus puissante du monde a fini par être immobilisée et même vaincue par un groupe de guérilleros avec quasiment aucun accès à des territoires de repli sûrs, à des financements ou à des soutiens militaires. Comme pour les sommets commerciaux, ils sont tellement obsédés par le fait de s’assurer que les forces de résistance civile ne puissent pas être vues comme gagnant la bataille chez eux qu’ils préféreraient perdre la guerre réelle.
Perspectives (avec un bref retour à l’Espagne des années 30)
Comment, alors, faire face aux périls de la victoire ? Je ne peux pas prétendre avoir des réponses simples. En réalité, j’ai écrit cet essai plutôt pour lancer une conversation, pour mettre le problème sur la table – pour inspirer un débat stratégique.
Pourtant, certaines implications sont assez évidentes. La prochaine fois que nous planifierons une campagne d’action majeure, je pense que nous ferions bien de prendre au moins en compte la possibilité que nous puissions atteindre nos objectifs stratégiques à moyen terme très rapidement, et que lorsque cela se produira, nombre de nos alliés s’éloigneront. Nous devons reconnaître les débats stratégiques pour ce qu’ils sont, même lorsqu’ils semblent porter sur autre chose. Prenez un exemple célèbre : les arguments sur la destruction des biens après Seattle. La plupart d’entre eux, je pense, étaient en réalité des arguments sur le capitalisme. Ceux qui ont décrié le bris de vitrine l’ont fait principalement parce qu’ils souhaitaient appeler les consommateurs de la classe moyenne à s’orienter vers un consumérisme vert de type échange mondial, à s’allier avec les bureaucraties ouvrières et les sociaux-démocrates à l’étranger. Ce n’était pas une voie conçue pour créer une confrontation directe avec le capitalisme, et la plupart de ceux qui nous ont exhortés à emprunter cette voie étaient au moins sceptiques quant à la possibilité que le capitalisme puisse jamais être réellement vaincu. Ceux qui ont cassé des vitres ne se souciaient pas d’offenser les propriétaires de maisons de banlieue, car ils ne les considéraient pas comme un élément potentiel d’une coalition anticapitaliste révolutionnaire. Ils essayaient, en fait, de détourner les médias pour faire passer le message que le système était vulnérable – dans l’espoir d’inspirer des actes insurrectionnels similaires de la part de celles et ceux qui pourraient envisager d’entrer dans une alliance véritablement révolutionnaire ; les adolescent-es aliéné-es, les personnes racisées opprimées, les ouvrier-ères de base impatientés par les bureaucrates syndicaux, les sans-abri, les criminels, les mécontent-es radicaux. Si un mouvement anticapitaliste militant devait voir le jour en Amérique, il devrait commencer avec des gens comme ceux-là : des personnes qui n’ont pas besoin d’être convaincues que le système est pourri, mais seulement qu’il y a quelque chose qu’elles peuvent faire. Et de toute façon, même s’il était possible d’avoir une révolution anticapitaliste sans fusillades dans les rues – ce que la plupart d’entre nous espèrent, car soyons réalistes, si nous affrontons l’armée américaine, nous perdrons – il n’y a aucun moyen possible d’avoir une révolution anticapitaliste tout en respectant scrupuleusement les droits de propriété.
Ce dernier point conduit en fait à une question intéressante. Qu’est-ce que cela signifierait de gagner, non seulement nos objectifs à moyen terme, mais aussi ceux à long terme ? À l’heure actuelle, personne ne sait exactement comment cela se produirait, pour la raison même qu’aucun d’entre nous n’a encore beaucoup de foi dans « la » révolution dans le vieux sens du terme du XIXe ou du XXème siècle. Après tout, la vision de la révolution selon laquelle il y aura une seule insurrection de masse ou une seule grève générale et ensuite tous les murs s’écrouleront est entièrement fondée sur le vieux fantasme de la capture de l’État. C’est la seule façon dont la victoire pourrait être aussi absolue et complète – du moins, si nous parlons d’un pays entier ou d’un territoire significatif.
À titre d’illustration, considérez ceci : qu’est-ce que cela aurait signifié pour les anarchistes espagnols d’avoir réellement « gagné » 1937 ? Il est étonnant de constater que nous ne nous posons que rarement de telles questions. Nous imaginons simplement que cela aurait été quelque chose comme la révolution russe, qui a commencé de façon similaire, avec la fonte de l’ancienne armée, la création spontanée de soviets ouvriers. Mais cela se passait dans les grandes villes. La Révolution russe a été suivie d’années de guerre civile au cours desquelles l’Armée Rouge a progressivement imposé le contrôle du nouvel État sur chaque partie de l’ancien empire russe, que les communautés en question le veuillent ou non. Imaginons que les milices anarchistes en Espagne aient mis en déroute l’armée fasciste, qui se serait alors complètement dissoute, et aient chassé le gouvernement républicain socialiste de ses bureaux à Barcelone et à Madrid. Cela aurait certainement été une victoire aux yeux de tous. Mais que se serait-il passé ensuite ? Auraient-ils fait de l’Espagne une non-république, un anti-État existant exactement dans les mêmes frontières internationales ? Auraient-ils imposé un régime de conseils populaires dans chaque village et municipalité du territoire de ce qui était auparavant l’Espagne ? Comment exactement ? Nous devons garder à l’esprit ici qu’il y avait de nombreux villages, villes, voire régions d’Espagne où les anarchistes étaient presque inexistants. Dans certaines d’entre elles, la population était presque entièrement composée de catholiques conservateurs ou de monarchistes ; dans d’autres (comme le Pays basque), il y avait une classe ouvrière militante et bien organisée, mais en grande majorité socialiste ou communiste. Même au plus fort de la ferveur révolutionnaire, la plupart d’entre eux resteraient fidèles à leurs anciennes valeurs et idées. Si la FAI victorieuse avait tenté de les exterminer tous – une tâche qui aurait nécessité de tuer des millions de personnes – ou de les chasser du pays, ou de les reloger de force dans des communautés anarchistes, ou de les envoyer dans des camps de rééducation – ils n’auraient pas seulement été coupables d’atrocités de classe mondiale, ils auraient dû renoncer à être anarchistes. Les organisations démocratiques ne peuvent tout simplement pas commettre d’atrocités à une telle échelle systématique : pour cela, il faudrait une organisation descendante de type communiste ou fasciste, car vous ne pouvez pas amener des milliers d’êtres humains à massacrer systématiquement des femmes, des enfants et des vieillards sans défense, à détruire des communautés ou à chasser des familles de leurs maisons ancestrales sans pouvoir au moins dire qu’ils ne faisaient qu’obéir aux ordres. Il semble qu’il n’y ait eu que deux solutions possibles au problème.
- Laisser la République continuer en tant que gouvernement de facto, contrôlé par les socialistes, laisser à ce gouvernement le soin de gérer les zones à majorité de droite, et obtenir d’eux une sorte d’accord selon lequel ils laisseraient les villes et villages à majorité anarchiste s’organiser seuls comme ils le souhaitent, et espérer qu’ils respectent l’accord (ceci pourrait être considéré comme l’option « bonne chance »).
- Déclarer que chacun doit former ses propres assemblées populaires locales, et les laisser décider de leur propre mode d’auto-organisation.
Cette dernière solution semble la plus conforme aux principes anarchistes, mais les résultats n’auraient probablement pas été très différents. Après tout, si les habitants de, disons, Bilbao souhaitaient massivement créer un gouvernement local, comment aurait-on pu les en empêcher ? Les municipalités où l’église ou les propriétaires fonciers bénéficiant encore du soutien populaire auraient vraisemblablement mis les mêmes vieilles autorités de droite à leur tête ; les municipalités socialistes ou communistes auraient mis les bureaucrates du parti socialiste ou communiste à leur tête ; les étatistes de droite et de gauche auraient alors formé des confédérations rivales qui, même si elles ne contrôlaient qu’une fraction de l’ancien territoire espagnol, se déclareraient chacune le gouvernement légitime de l’Espagne. Les gouvernements étrangers reconnaîtraient l’un ou l’autre – puisqu’aucun ne serait disposé à échanger des ambassadeurs avec un non-gouvernement comme la FAI, même en supposant que la FAI souhaite échanger des ambassadeurs avec eux, ce qui ne serait pas le cas. En d’autres termes, la guerre réelle pourrait prendre fin, mais la lutte politique continuerait, et de grandes parties de l’Espagne finiraient probablement par ressembler au Chiapas contemporain, avec chaque district ou communauté divisé entre factions anarchistes et anti-anarchistes. La victoire finale devrait être un processus long et ardu. La seule façon de vraiment gagner les enclaves étatistes serait de gagner leurs enfants, ce qui pourrait être accompli en créant une vie manifestement plus libre, plus agréable, plus belle, plus sûre, plus détendue, plus épanouissante dans les sections apatrides. Les puissances capitalistes étrangères, quant à elles, même si elles n’intervenaient pas militairement, feraient tout leur possible pour écarter la fameuse « menace du bon exemple » par des boycotts économiques et la subversion, et en déversant des ressources dans les zones étatistes. En fin de compte, tout dépendrait probablement de la mesure dans laquelle les victoires anarchistes en Espagne inspireraient des insurrections similaires ailleurs.
Le but réel de cet exercice d’imagination est simplement de souligner qu’il n’y a pas de rupture nette dans l’histoire. Le revers de la vieille idée de la rupture nette, le moment unique où l’État tombe et où le capitalisme est vaincu, est que tout ce qui est en deçà n’est pas vraiment une victoire du tout. Si le capitalisme reste debout, s’il commence à commercialiser vos idées autrefois subversives, cela montre que les capitalistes ont vraiment gagné. Vous avez perdu ; vous avez été coopté. Pour moi, c’est absurde. Peut-on dire que le féminisme a perdu, qu’il n’a rien obtenu, simplement parce que la culture d’entreprise s’est sentie obligée de condamner le sexisme du bout des lèvres et que les entreprises capitalistes ont commencé à commercialiser des livres, des films et d’autres produits féministes ? Bien sûr que non : à moins que vous n’ayez réussi à détruire le capitalisme et le patriarcat d’un seul coup, c’est l’un des signes les plus clairs que vous êtes arrivés à quelque chose. Vraisemblablement, toute route efficace vers la révolution impliquera des moments de cooptation sans fin, des campagnes victorieuses sans fin, des petits moments insurrectionnels sans fin ou des moments de fuite et d’autonomie secrète. J’hésite même à spéculer sur ce que cela pourrait être. Mais pour commencer dans cette direction, la première chose que nous devons faire est de reconnaître qu’en fait, nous en gagnons quelques-unes. De fait, récemment, nous en avons gagné beaucoup. La question est de savoir comment rompre le cycle de l’exaltation et du désespoir et trouver quelques visions stratégiques (plus on est de fous, plus on rit) pour que ces victoires se construisent les unes sur les autres, pour créer un mouvement cumulatif vers une nouvelle société.
- L’auteur fait ici référence à la marche Food First qui rassembla 25’000 manifestant·e·s le 16 avril 2000 à Washington DC. ↩︎
