Article sur le procès de Nestle Waters pour la Gazette NO G7 par Les Vagues de la Révolte
Le procès de Nestlé Waters qui s’est tenu du 23 au 27 mars 2026 est un archétype de colonialité interne; tout y passe, une crapulerie en amenant une autre, dans l’édifiante caricature d’un système capitaliste putride, dont l’effondrement déchaîne les pires démons. Les mécanismes sont dévoilés, le roi et ses laquais mis à nu. En face, debout, les Vigies se préparent à défendre le Vivant.
Dans les Vosges, aux abords des usines d’embouteillage où sont produites les marques Vittel, Contrex et Hépar, plus de 360 000 m3 de déchets ont été enterrés en toute illégalité par la Société des eaux de Vittel plastiques. Il s’agit essentiellement de bouteilles, mais il y a aussi des déchets de démolition, des plaques d’amiante et des carcasses de véhicule, encombrants, répartis sur quatre décharges équivalentes à 140 piscines olympiques. Ces enfouissements ont commencé à la fin des années 1960, au moment où Vittel a commencé à troquer la bouteille en verre pour celle en plastique. Nestlé en est alors actionnaire à 30%. On jetait par camions entiers les bouteilles présentant des défauts de fabrication et autres déchets plastiques dans des fosses et on y mettait le feu, juste au-dessus des puits de forage. L’impact sur l’air, le sol, l’eau, était le dernier des soucis de l’entreprise, qui avait mis dans sa poche la ville, ses habitant·exs, ses commerces et ses édiles grâce aux retombées économiques générées par la marchandisation de l’eau.

Œuvre créée à l’occasion du procès de Nestlé Waters, avec des déchets plastique provenant des décharges clandestines
Nestlé augmente son emprise sur les pouvoir locaux – affaiblis par la fraude et l’évasion fiscale – avec le financement d’infrastructures publiques, le copinage, le chantage à l’emploi
En France, les premières directives et lois relatives à l’élimination des déchets, à la protection de la nature datent de 1975. Dès 1976, une loi sur les installations classées pour la protection de l’environnement exige l’autorisation du préfet pour l’installation d’activités présentant des «dangers ou des inconvénients» pour le voisinage, la salubrité publique: carrières, installations industrielles et agricoles…
Mais cela n’a pas empêché la Société des eaux de Vittel-Nestlé de poursuivre sa très particulière façon d’éliminer les déchets, ni les autorités de fermer les yeux, pendant une vingtaine d’années, au moins.Ces décharges ont été dissimulées sous des monticules de terre sur lesquels des arbres ont poussé, les racines emmêlées dans le plastique. Pourtant, les décharges sont enregistrées au cadastre – donc connues des autorités; ils voulaient pouvoir les retrouver.
A partir des années 1980, deux de ces décharges de plastique ont fait l’objet d’un «suivi» par les autorités environnementales.
… l’Etat savait; des fonctionnaires avaient la charge de faire un suivi; Nestlé devait prendre ses responsabilités:prévenir les risques, les pollutions et les nuisances qu’elle pourrait générer. Ce qui est dégradé, c’est du bien public, commun, des réserves pour le futur… Mais rien ne se passe; l’Etat et les élu·exs ont abandonné la gouvernance aux multinationales et à leurs lobbies.
Nestlé a le pouvoir d’assujettir, de rallier à ses intérêts économiques, de faire taire un organe chargé de surveiller l’impact d’un procédé sur la santé et l’environnement
Comment s’effectue cet assujettissement des institutions publiques aux volontés de la multinationale? Les entités locales bénéficient d’emplois non délocalisables et reçoivent des taxes sur les eaux minérales, bien que minimes car Nestlé ne déclare pas tous ses puits ni les quantités réellement extraites. La communion d’intérêt entre l’Etat et l’entreprise privée se fait aussi à travers l’actionnariat, quand de grands fonds de pension qui ont investi dans les actions Nestlé poussent pour obtenir de hauts dividendes. Un mécanisme pervers où l’on donne à gérer d’immenses sommes provenant des travailleurs, destinées à leur retraite, à une entreprise qui saccage le Vivant et viole la loi, sous la houlette d’autorités peu regardantes, puisqu’une partie des gains va être reversée aux retraités. Et puis, il y a «fusion» avec les autorités locales, où de hauts cadres de Nestlé siègent dans le conseil d’administration de l’agence de protection de l’environnement de l’Etat, ou ont leur conjoint dans des postes décisionnels à la Mairie, présidant des Commissions de l’Eau, ou de fausses «associations civiles» au service des intérêts de la multinationale. A Vittel la vice-présidente du tribunal d’Epinal qui aurait dû juger la multinationale est mariée au directeur de Nestlé Waters. En France, en plus d’une armada de lobbyistes, Nestlé jouit aussi du soutien direct d’Emmanuel Macron, ex banquier de Nestlé lorsqu’il travaillait à Rotschild.
Sous cette nouvelle puissance coloniale des multinationales, les gouvernements du Sud comme du Nord deviennent des serviteurs volontaires du secteur privé, s’assurant que, malgré les dommages environnementaux et sociaux, les corporations ont accès aux ressources qu’elles convoitent.
En 1992, Nestlé rachète les usines d’embouteillage de Vittel et Contrexéville, devenant dès lors propriétaire des terrains utilisés pour les décharges sauvages, qu’elle laisse à l’abandon.
Des citoyen·nexs ont alerté dès 2014 sur la présence de ces décharges sauvages et dénoncent une décharge enfouie de 8000m2 . Mais rien ne bouge côté justice. Le fameux «suivi» avait pris fin, comme c’est souvent le cas au bout de vingt ans.
La prise de conscience du phénomène prend de l’ampleur en 2021, avec notamment la publication du rapport de la commission d’enquête parlementaire présidée par Mathilde Panot (députée française de la France insoumise (LFI)) quant à la mainmise sur la ressource en eau par les intérêts privés. Lors de sa comparution, Sophie Dubois, l’actuelle présidente de Nestlé France, a déclaré: «Les représentants de Nestlé Waters ont bien eu connaissance de ces décharges dès 2014, mais n’en ont informé l’Etat qu’en 2021».
Ah. Dès 2014? Alors qu’ils étaient propriétaires à 100% depuis 1992?
Puis le collectif Eau 88 découvre une autre décharge, dont les images ont alimenté un documentaire diffusé sur la chaîne Arte1. Elle regorgeait de bouteilles de PVC et de masses de plastique venant de l’usine de Vittel et résultant d’un processus de fabrication mal maîtrisé.
Une troisième décharge, baptisée «le volcan» par les employés, a été trouvée par les services du pôle régional de l’environnement à l’intérieur de l’usine Contrex, où étaient brûlées «des milliers de tonnes de déchets de plastique». L’usine a été perquisitionnée à la suite du signalement effectué par le collectif Eau 88 à la gendarmerie locale2.
C’est alors que le volcan éructe d’une fumée noire sans filtre. La directrice générale de Nestlé Waters, Muriel Lienau n’apprécie pas du tout la visite des gendarmes et veut que ses projets visant à «régénérer les écosystèmes» (consistant à recouvrir les décharges de terre) aient plus de visibilité que les dénonciations des lanceurs d’alerte.
L’appareil répressif de l’Etat se met au service de Nestlé et fait usage de son «monopole de la violence légitime». Car oui, quand la violence vient de l’Etat, c’est forcément légitime à ses propres yeux…
Les militants sont menacés: des membres de la Direction de la Sécurité Publique, avec l’incroyable cynisme de qui se sent immunisé,vont intimider Bernard Schmitt, fondateur du collectif Eau 88 chez lui, à la maison, disant qu’une balle serait vite arrivée.
Tristement, il a aussi reçu des pressions de la part de personnes salariées de l’usine qui estiment que les activistes lançant l’alerte ne devraient pas faire ce qu’ils font. Ces mêmes personnes proposent, dans un groupe Whatsapp, d’aller brûler la maison de Bernard. Illustration d’une perte de conscience de classe, de la fascination d’une partie de la population pour les visions de l’extrême droite, simplifiant la réalité pour détourner l’attention des problèmes de fond – anéantissement du Vivant, perte d’emplois, inflation, logements inaccessibles, réduction et privatisation des services publics – et pour renverser les responsabilités: les coupables de leurs problèmes sont celleux qui dénoncent les méfaits et non l’entreprise criminelle.
La droite ultra violente est normalisée, attisée par les médias des milliardaires ayant mis le gouvernement en place
Maintenant que tout le monde est au courant des décharges sauvages, le pôle régional environnement du tribunal judiciaire de Nancy s’autosaisit du dossier, en été 2021. L’enquête révélera que 9 décharges contiennent des déchets industriels en lien avec les usines du groupe Nestlé, dont 5 décharges à ciel ouvert et 4 sites enfouis. L’une de ces décharges représente à elle seule l’équivalent d’un immeuble de déchets de 6 étages, sous terre.
C’est cette enquête qui, près de cinq ans plus tard, et après deux reports, aboutit à un procès en mars 2026. Mais les vrais protagonistes de ce succès sont les associations de défense de l’environnement, les médias d’investigation indépendants, leurs relais politiques, qui ont persévéré pendant des années dans leurs dénonciations, multipliant actions de conscientisation, lutte collective, saisies de la justice.
L’enquête judiciaire va se chevaucher avec un autre scandale, celui des eaux Perrier, Vittel, Contrex et Hépar (Henniez en Suisse), vendues comme «minérales naturelles» alors que Nestlé leur applique des traitements interdits par la réglementation: microfiltres, charbons actifs, UV pour éliminer des bactéries, virus, PFAS (polluants éternels) et des résidus de pesticides et fongicides, ce qui revient à vendre de l’eau du robinet, mais 300 fois plus cher. Une commission d’enquête du Sénat conclut, en 2025, que de graves infractions ont été commises tant par Nestlé Waters que par des fonctionnaires de différents ministères, jusqu’aux plus hautes sphères des pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif, qui avaient secrètement soutenu et protégé Nestlé.
Le gouvernement macroniste avait donné en douce à Nestlé une dérogation sur l’obligation de respecter les normes en vigueur. En 2023 la préfecture des Vosges, qui avait laissé Nestlé prélever de l’eau dans neuf forages en toute illégalité pendant plus de vingt ans, autorise un changement de règlementation sur les questions de filtrage sans attendre les avis des scientifiques chargés d’évaluer les risques sanitaires. Nestlé Waters peut continuer à utiliser des microfiltres de 0.2 micron (aussi interdits car considérés comme une désinfection modifiant la composition de l’eau).3
«Il y a une inversion de la relation entre l’Etat et les industriels en matière d’édiction de la norme. La multinationale veutmettre en conformité le droit avec sa pratique, dans une logique dévoyée par rapport à ce que devraient être les relations entre l’Etat, qui édicte la norme et l’industriel, qui l’applique.»
Alexandre Ouizille, rapporteur de la commission sénatoriale d’enquête sur les pratiques de Nestlé Waters
Nestlé évite le Tribunal avec une discrète Convention d’intérêt public environnementale (CJIPE) par laquelle elle accepte de payer 2 millions d’euros pour solder les procédures concernant tant les forages illégaux que les fraudes sur les procédés de purification.
Mais aucune mesure n’est prise pour s’attaquer au fond du problème: la pollution des sols et des eaux.
Résultat: en 2024 et 2025, Nestlé a dû détruire des millions de bouteilles de Perrier contaminées par des bactéries d’origine fécale.
La problématique de la pollution des eaux va aussi ressurgir dans le procès sur les décharges illégales.
Alors que le procès pour les décharges, prévu en mai 2025, est reporté à novembre 2025, les analyses de l’Office français de la biodiversité (OFB) et l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp), effectuées sur les sites des enfouissements révèlent une sévère pollution des eaux par l’absence d’oxygène, rendant toute vie aquatique impossible et ayant des effets nuisibles sur la santé, la flore et la faune par leur toxicité. Mediapart diffuse l’information.
En outre, des quantités extrêmement inquiétantes de microplastiques qui se décomposent depuis des dizaines d’années ont été retrouvées dans les sols des décharges, mais aussisur les terres et dans les eaux en aval, jusqu’à 30 millions de fois supérieures aux taux relevés dans la Seine.
Au nom de l’augmentation des gains d’une entreprise privée, la population entière subit les conséquences environnementales de son business model
Selon les spécialistes / expert·exs, il est incontestable que les matières trouvées sont liées à la décharge de plastique, car aucune autre source susceptible de produire des microplastiques n’a été recensée dans un périmètre proche.4
Cette pollution est aggravée par la baisse des nappes phréatiques pour «surpompage».
L’Etat a laissé Nestlé prélever des volumes d’eau incompatibles avec la recharge des nappes
En résumé, pour faire des économies, Nestlé enfouit ses déchets à côté des nappes qu’elle surexploite, et donc s’auto pollue, puis installe des filtres, pour continuer à vendre de l’eau équivalente à celle du robinet. Avec de la complicité à tous les niveaux de l’Etat, jusqu’à l’Elysée.
Le procès pour les décharges, qui contient aussi toute la partie de la pollution, s’est ouvert le 23 mars 2026.
Sauf que…
Les avocats de Nestlé exigent des juges que soient refusées les 2000 pages d’analyses sur la pollution, parce que certains enquêteurs n’auraient pas prêté serment, ce qui constitue un vice de procédure…
Le président du Tribunal de Nancy, Didier Gastaldi, donne suite aux demandes des avocats de Nestlé Waters et déclare nulles les analyses de l’enquête préliminaire effectuées par l’Office français de la biodiversité (OFB), un organisme public, mandaté par le Tribunal de Nancy. Les seules enquêtes retenues seront celles que Nestlé Waters elle-même a fait faire par trois laboratoires spécialisés qui ont tous conclu «à l’absence de pollution microplastique dans l’eau des forages» vosgiens. Bien que des expertises montrent de nombreux biais et incohérences, selon un chercheur en microplastiques.
L’histoire ne dit pas à qui ces chimistes-là ont prêté serment…
Comment est-ce possible qu’un tribunal outrepasse des conclusions scientifiques, au détriment de la santé publique?
Dans ce monde à l’envers, l’Etat a abandonné son devoir de régulateur et laisse à Nestlé le soin de s’auto-contrôler. Si une expertise scientifique ne convient pas à la multinationale, elle produit une contre-expertise qui contredit les études indépendantes pour instiller le doute qui sera utilisé devant les tribunaux
On s’attendait à ce que la question du lien entre les résultats des analyses de l’eau et le scandale de la microfiltration illégale des eaux en bouteilles du groupe Nestlé soit posée à l’audience. Ça n’a pas été le cas.
Le Tribunal a séparé les deux problématiques en évacuant la pollution des eaux et ne gardant que l’affaire des 4 décharges restantes, qui pourront être «légalisées» comme les 5 autres, et recouvertes de terre. Le procureur a demandé au tribunal de ne retenir que les infractions d’exploitation et de gestion de ces décharges illégales, mettant de côté deux autres chefs d’inculpation: l’abandon de déchets et le délit de pollution. Le magistrat a tout de même requis la peine maximale encourue par l’industriel: une amende de 750 000 euros (soit 4 minutes de chiffre d’affaires sur 2025) et la remise en état des trois décharges restantes.
En revanche, une autre annonce a fait rebondir le yoyo judiciaire. Au milieu du procès, le site d’investigation Mediapart – qui a diffusé une série d’enquêtes sur Nestlé – a révélé une note interne de 2022. Ce document confidentiel fait état de nombreux risques liés aux déchets abandonnés sur les sites. A cette époque, l’enquête préliminaire avait commencé. Pourtant, le groupe n’avait pas partagé ces informations avec la justice. La note contient des analyses réalisées par l’entreprise montrant un taux élevé de microplastiques dans les eaux vendues, ce qui contredirait les déclarations des responsables de Nestlé devant la commission d’enquête sénatoriale.5
Le tribunal correctionnel de Nancy rend sa décision le 27 mai 2026.
Ce que l’on retiendra de ce procès, c’est que l’Etat français aura tout mis en place pour protéger la réputation ainsi que les gains de Nestlé, et pour décourager les lanceur·euses d’alerte de s’attaquer à une multinationale. Une grave détérioration de la démocratie, cette capacité des citoyen·nexs à débattre, décider, agir sur la façon de gérer le territoire, les communs, la production et l’échange des biens nécessaire au bien vivre ensemble.
Ce qu’on retiendra aussi, c’est que des militant·exs organisé·exs et déter’, ensemble avec leurs allié·exs (médias indépendants, relais politiques, certains organes publics et soutiens juridiques) ont réussi à mener au tribunal une multinationale qui se croit omnipotente, intouchable. Une belle victoire d’étape à célébrer!
Les multiples complicités de l’Etat pour maximiser les profits d’une entreprise privée ont été mises en évidence, révélant un système capitaliste néolibéral international dans lequel l’Etat se soumet entièrement au capital et se transforme en outil de la société de marché.
C’est pour discuter du bon fonctionnement de ce système, des chaînes d’approvisionnement de l’énergie et des ressources convoitées, de la rentabilité des investissements, de la vente d’armes, la surveillance de masse à travers l’IA, que vont se réunir 7 chef·fes d’Etat occidentaux·ales à Evian du 15 au 17 juin prochain.
Et c’est pourquoi nous devons leur opposer une résistance déterminée, unie en une grande confluence de luttes anticapitalistes, décoloniales, écologistes.
Nous ne voulons pas d’un monde où le profit est glorifié même lorsqu’il est obtenu grâce au saccage des eaux, des terres, forêts, et des communautés qui les habitent.
NO G7
1 A sec La grande soif des multinationales Arte 2022 08 17 00 56 Francais – YouTube
2 Décharges de bouteilles en plastique: pourquoi Nestlé Waters va faire l’objet d’un procès – Les Echos
3 water stories lobbying secret Mediapart.pdf
4 Procès Nestlé Waters: la société jugée pour avoir maintenu des décharges sauvages près de Vittel et Contrexéville – midilibre.fr
5 Décharges sauvages dans les Vosges: on vous résume la semaine du procès de Nestlé Waters, la décision attendue le 27 mai
