Génération Lumière est une association écologiste et de solidarité internationale qui agit en France et dans la région des Grands lacs. Elle sensibilise aux impacts de l’extraction minière qui alimente nos technologies sur les communautés, la biodiversité et le climat, en République démocratique du Congo (RDC) et ailleurs. À contre-courant d’une vision des technologies présentées comme neutres ou intrinsèquement porteuses de solutions, Génération Lumière remet au cœur des conversations leur matérialité et s’inscrit dans une démarche d’écologie décoloniale.

Silure: Il y a une guerre au Congo qui dure depuis 30 ans, en lien avec l’extraction de matières premières. Pouvez-vous nous expliquer ça ?
Génération Lumière: Avant d’arriver sur les 30 dernières années, permettez moi de revenir sur l’histoire de l’extractivisme dans ce territoire, car c’est la bonne manière de comprendre ce qu’il s’y passe encore aujourd’hui. La RDC subit les assauts de l’extractivisme depuis le début du capitalisme. Les fils et filles de ce territoire ont été déportés et exploités dans des contrées lointaines pour satisfaire les besoins de la modernité européenne. Ensuite, vint la période de la colonisation. Cette fois-ci, il s’agit d’une exploitation sur place des Congolais·es et de la terre, pour répondre à une autre nouvelle industrie de l’époque , celle de l’automobile. Pour répondre aux besoins insatiables de celle-ci, entre 3 à 10 millions de Congolais·es furent exterminé·es, soit 50% de la population (source : A. Hochschlid). Leopold II (le roi belge) a commis un génocide au nom du caoutchouc au Congo. C’est cette horreur que décrit dès 1909 Conan Doyle lorsqu’il parle de « crimes les plus graves jamais connus ».
Face à ce scandale, il légua le Congo à la Belgique. Le Congo obtint son indépendance en 1960, grâce à Lumumba qui fut assassiné moins d’un an après son accession au pouvoir. Dans un monde en Guerre froide, il était impossible de laisser les innombrables ressources minières aux mains d’un non-aligné. Alors là encore, les occidentaux imposèrent aux Congolais·es un autre gérant d’intérêt capitaliste sur place, Mobutu. Celui-ci dirigea le pays de 1965 à 1996.
En 1997, Laurent-Désiré Kabila, soutenu par ses alliés du Rwanda et de l’Ouganda, chasse Mobutu du pouvoir. C’est la première guerre du Congo (1997-1998). Laurent-Désiré Kabila était soutenu par la population qui n’en pouvait plus de Mobutu. Dès 1998, la deuxième guerre du Congo, aussi connue comme « la deuxième guerre mondiale africaine », a commencé, impliquant jusqu’à plus de neuf pays. Les amis d’hier sont devenus les pires ennemis. Le monde avait désormais besoin du coltan et du cobalt pour l’économie électronique. Certaines multinationales n’hésitent pas à signer des contrats d’exploitation de mines avec des groupes armés non réguliers. Entre-temps, le voisin rwandais devient le premier exportateur du coltan au monde, alors qu’il en dispose de bien moins que la RDC, et l’Ouganda exporte de l’or au-delà de sa capacité de production. L’assassinat de Kabila en 2001 n’apaise pas la situation, bien au contraire. Par convention, on dit que cette guerre prit fin en 2003… alors qu’aujourd’hui encore, on compte plus de 200 groupes armés dans l’est de la RDC et on estime qu’entre 1998 et 2007, les combats ont fait environ 6 millions de morts et plusieurs millions de déracinés, sans oublier les très nombreux viols, pratiqués comme une arme de destruction massive à bas coût aussi bien par les bandes armées que par les soldats réguliers (FARDC).
À travers cette brèche historique, on voit que du caoutchouc de Léopold II au cobalt du XXIe siècle, ce pays n’a jamais cessé d’être au cœur d’un système de prédation mondialisé, et que la vie des Congolais·es ne constitue même pas un élément de remise en question du système. Le point commun de ces drames n’est pas le nombre de morts (10 millions de 1885 à 1908, puis plus de 6 millions de 1997 à 2007, source : IRC) ; ce qu’ont en commun ces drames, c’est la satisfaction de la demande des industries capitalistes occidentales. Autrement dit, c’est l’extractivisme poussé à son paroxysme qui explique ces massacres industrialisés. C’était vrai à l’époque du caoutchouc, c’est encore vrai aujourd’hui avec le coltan et le cobalt.
Silure : En quoi la guerre, ou l’instabilité due à la présence de forces paramilitaires, profite-elle au business de l’extractivisme ?
Génération Lumière: On a tendance à croire que le « business » a besoin d’une certaine stabilité pour « prospérer ». Cela peut se vérifier ailleurs. Mais dans la région du Kivu par exemple, au Nord comme au sud et ses proches environs, l’instabilité existe parce qu’il y a un certain commerce. Il est difficile à démontrer que sans les bandes armées ce business n’existerait pas. Une chose est claire en revanche: ces bandes se financent par les minerais. Nous savons aujourd’hui que le M23 dirige la mine qui produit entre 15 et 20 % du coltan mondial. La question qui découle de ce constat est celle-ci : qui achète ces minerais de sang ? Si on regarde la chaine, on constate des États, en premier le Rwanda dont ¼ de son budget provient de l’activité minière et dont, selon Global Witness, 90% de minerais vendu par le Rwanda serait obtenu de manière frauduleuse. Le rapport de l’ONU nous montre aussi que le Rwanda finance le M23. Donc la question qui suit est : qui achète au Rwanda les minerais ? Là on y trouve des réponses, les Chinois, les Américains mais aussi les Européens à l’instar de Traxys. D’autres États pillent le Congo, c’est le cas de l’Ouganda avec l’Or.
Donc pour répondre à cette question de la rentabilité ou pas grâce aux bandes armées, je n’ai pas à ce jour une étude qui démontre clairement ce lien. Mais on a des certitudes que cette guerre est lié à l’accès aux ressources. Nous savons également qu’en premier lieu, l’instabilité congolaise finance les États, notamment les États voisins. L’autre chose dont nous sommes sûrs, c’est qu’elle participe à rabattre les cartes dans un jeu mondial où chacun essaie de sécuriser sa chaine d’approvisionnement. Au fond, cette instabilité s’explique non pas uniquement par la logique de la recherche de la maximisation des profits, mais aussi et surtout par l’accès aux ressources. Les bandes armées et les États voisins servent de sous-traitants dans la supply chaine . Ainsi ces bandes armées opèrent en réalité comme des officiers coloniaux du nouveau genre, et comme à l’époque coloniale, leur job est de s’attaquer aux corps des Congolais et Congolaises pour qu’ils produisent les minerais pour répondre au confort du colon.
Silure: Que peut-on dire de la « transition écologique grâce aux énergies vertes » et de la « dématérialisation » ?
Génération Lumière: Premièrement qu’il y a un mensonge. Rien n’est plus matériel que l’infrastructure numérique. Du téléphone portable qui possède en lui-même 60 métaux différents, au data center couvert de béton refroidi par l’eau qui aurait pu être destinée à d’autres usages, sans oublier, le commencement de tout cela : la mine. Ensuite, que c’est une belle manière de masquer les responsabilités , car non, les montagnes des déchets des mines du cobalt et du cuivres au Katanga ne sont pas virtuelles, et non, les 6 millions de morts congolais en majorité de l’Est du Congo, eux aussi, ne sont pas que des chiffres. Ce sont des vies sacrifiées au nom de la « dématérialisation » . Rendre cela immatériel, c’est quelque part infuser l’idée que tout cela n’a pas de conséquences, et par conséquent pas de fautes, donc pas de responsables et donc pas de justice et pas de réparations.
Pour revenir à cette question de la transition écologique grâce aux énergies vertes, je ne suis pas énergéticien, donc je ne saurais pas vous démontrer mathématiquement l’intérêt ou non de ce types d’énergies. Mais je sais qu’il va nécessiter encore de l’extraction massive et intensives des métaux et là je peux vous dire ma préoccupation. Car j’ai du mal à voir en quoi, ou plutôt vers où on transite, puisque en réalité, depuis mon existence, les mines sont la preuve la plus flagrante de la destruction du vivant. Comment peut on creuser des trous, en rajoutant du cyanure et du mercure ou éclater des montagnes qui abritent la vie des humaines et non humaines pour extraire des cailloux, en préservant les conditions d’habitabilité de la Terre ? À moins qu’on ait décidé que les habitants de ces zones ne comptent pas.
Si cette « transition » suppose encore une fois de plus la destruction de la vie des humains et non humains, alors non, on ne transite pas, on est dans une justification d’une nouvelle ère coloniale. L’ère où fabrication d’une bulle décarbonée suffirait à justifier la mise à mort des habitantes et habitants du Sud global et ceux des zones sacrifiables du Nord global. Mais si cette transition suppose changement de paradigme, alors elle doit donner des gages. Le premier serait d’avoir la sobriété comme point de départ (non pas comme aboutissement puisqu’il faut aussi penser à renoncer) vers une nouvelle manière d’habiter la Terre. À partir de là, la question de l’extraction en vue d’une production énergétique (hors nucléaire), je crois peut se poser avec d’autres perspectives en vues, qui à mon sens doivent impérativement être le contraire de ce qui se passe aujourd’hui, par exemple de la numérisation du monde.
Silure : Y a-t-il un risque selon vous que le tout numérique favorise le développement de politiques autoritaires ?
Génération Lumière: Oui, si on prend le numérique dans sa partie « soft », puisque c’est un outil qui permet le contrôle des masses. Oui également puisqu’il permet de justifier une nouvelle ruée minière pour satisfaire sa partie matérielle.
Silure : Quelles sont les lutte contre l’extractivisme en RDC ?
Génération Lumière: Oui, toutes les luttes contre l’impunité, les luttes anticorruption, ou pour la démocratie sont à mon sens à intégrer dans les luttes contre l’extractivisme dans ce pays, puisqu’elles critiquent les effets de ce système, bien qu’elles ne le nomment pas forcément. Mais il est vrai que de manière frontale, ce n’est pas tout le monde qui pense qu’il faut interroger et abandonner l’économie minière, contrairement à nous, Génération Lumière. Nous pensons que le modèle extractiviste en RDC n’est pas une anomalie à corriger : c’est le cœur d’un système global. Et qu’il est urgent d’arrêter de le cautionner et d’imaginer qu’il suffirait juste de le réguler ou de signer des accords de paix à Suncity, à Washington, Doha ou à Paris. Car derrière ces accords, il y a l’idée du progrès technique, de l’innovation et du « tout-connecté » comme impératif, ce qui ne saurait se faire sans s’inscrire dans une rationalité de la prédation. Or selon nous, le Congo ne doit plus être le réservoir « inépuisable » d’un monde qui croit avancer en détruisant la vie de tous ceux qui peuplent ce territoire. Il faut penser ce territoire loin du désir des colons, ce qui doit passer impérativement par un changement de paradigme économique. Le cours du cuivre et du cobalt, bref, le marché, n’est pas notre ontologie. La nôtre, c’est celle qui sait que l’économie est ancrée dans les relations. Ces relations produisent des systèmes de mutualisation, de mise en commun, bref de création de commun positif. Voilà vers quoi nous devons tendre de nouveau.
L’entretien a été réalisé par le Silure, centre de luttes autonomes à Genève, en mai 2026.
